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[Voilà une de ces tribunes qui fait penser au bon vieux temps pas si lointain où le NPA d’Olivier balance nous gratifiait de grandes théories et surtout de revendications sur la révolution sociétale à entreprendre pour changer les rapports avec la population.]

[Des grandes théories du NPA, restaient (et reste toujours) une question sans réponse ; après la révolution que faisons-nous, une dictature « de gauche » ou une démocratie ? … chacun sait où se situe aujourd’hui la place électoralement représentative du NPA et ses théories révolutionnaires. Lorsque Jean-Luc Mélenchon essai, (re-essai, re-re-essai) de révolutionner une gauche en morceaux, il ne semble pas avoir entendu (ou vouloir entendre) que cette gauche ne peut se reconstituer autour de sa stature, de son diktat, de ses exigences et théories personnelles, et cette interview n’est pas faite pour rassurer, rassembler, réunir. MC]


 […] Le journal « Libération » a proposé à Jean-Luc Mélenchon un tête-à-tête pour s’expliquer sans détour sur sa volonté de rassemblement, le populisme, l’Europe, son propre rôle…

  • Le fonctionnement de La France insoumise (LFI) est régulièrement mis en cause par certains militants. Il est dit que c’est un petit groupe qui décide de tout. Est-ce entièrement faux ?

Mélenchon. C’est totalement faux. La France insoumise est absolument originale, en évolution constante. Aujourd’hui, c’est 4 000 comités qui fonctionnent en autonomie. Le temps long est géré par le siège du mouvement, avec des campagnes nationales décidées par les adhérents. Le groupe parlementaire gère le temps court des réactions à l’actualité. Les comités de secteurs thématiques gèrent l’action dans leur domaine en lien avec les députés. Quoi de mieux ?

  • Mais la direction n’est pas élue. Il n’y a pas de direction.

Ah ! Il y a tout de même des gens qui décident. Je viens de vous dire qui décide et comment. C’est dommage que personne ne s’intéresse sérieusement à notre fonctionnement réel ! Nous ne sommes pas un parti. Nous avons inventé autre chose. Du moment que vous restez dans ce cadre (il montre le programme du mouvement), tout est libre.

  • Un de vos colistiers aux européennes vient tout de même de quitter votre mouvement avec fracas, vous qualifiant de «dictateur»…

Je suis stupéfait. Je n’ai jamais eu aucun contentieux, ni personnel ni politique, avec Thomas Guénolé. Je croyais même que nous étions amis. Il n’a jamais exprimé la moindre réserve envers le fonctionnement du mouvement. Au contraire. Ses outrances contre moi sont une diversion.

  • Vous voulez dire que sa réaction est liée aux accusations de harcèlement portées contre lui ?

Il me les reproche ! Mais j’en ignorais tout avant cet esclandre. L’affaire aurait eu lieu à Sciences-Po, et non à LFI. Je ne connais pas la plaignante. Elle n’est pas membre de LFI. Saisies par elle, les structures de La France insoumise ont fonctionné. Personne ne m’en a parlé. C’est une facilité de mettre mon nom dans n’importe quoi pour manœuvrer. C’est très violent. Rien ne m’aura été épargné.

  • Quel est le rôle de Sophia Chikirou, que Thomas Guénolé met en cause ?

Elle n’a aucun rôle dans le mouvement. Sophia Chikirou est responsable d’une société qui a conduit avec un brio absolu son travail de communication dans ma campagne présidentielle. Elle a une part éminente dans le résultat. Elle continue à être une conseillère extrêmement précieuse car elle a le plus l’expérience des élections générales : trois en Amérique du Sud et aux Etats-Unis, trois en Europe. Sa campagne pour l’emprunt populaire de LFI [pour financer les élections européennes, ndlr] est un triomphe : 2 millions collectés en dix jours. Mais comme c’est une femme, certains ne peuvent pas lui imaginer autre chose qu’un rôle «sulfureux», comme ils disent. Les rumeurs qui l’accablent sont du pur sexisme. […]

  • LFI fonctionne un peu comme En marche.

Je ne sais pas comment ils fonctionnent. Je ne cours pas après le pouvoir de décision interne. Par exemple, je ne me suis pas occupé de la liste européenne. C’est une commission, tirée au sort à 60 %, qui l’a fait. Les insoumis c’est toute une série de visages. Pas LR-EM. Combien de formations ont autant de noms connus ? Tous incarnent un état d’esprit de l’opinion. Voyez notre liste : 60 % des candidats n’ont pas de carte du parti. Dont Manon Aubry, notre tête de liste. C’est un mix de militants associatifs, syndicaux et politiques de toutes sortes. Aucun parti ne fonctionne comme cela. Nous sommes par nous-mêmes une convergence politique neuve.

  • C’est aussi votre expérience des partis de gauche, qui se divisent en tendances, en fractions ?

Évidemment ! C’est mortifère. Je veux empêcher cela. Pas de tendances, de clans, de fractions. On a vu ce que cela pouvait donner en France et dans d’autres pays du monde…  […] Ce que nous visons, nous, dans l’action, dans la lutte, au gouvernement demain dans la mise en œuvre du programme concret, c’est l’auto-organisation du peuple, la société mobilisée sur ses objectifs communs. La Constituante et les référendums d’initiative citoyenne couronnent cette méthode. Il y a aussi une figure, un homme-symbole dont la personnalité charismatique rassemble politiquement.

  • C’est le modèle sud-américain. De Gaulle, Jaurès ou Mitterrand, c’est sud-américain ? Le chavisme a mené au désastre, non ? Pourquoi soutenez-vous encore le régime de Maduro au Venezuela, qui a plongé son peuple dans la misère et usé de méthodes répressives ?

Je ne partage pas du tout votre résumé. […] les Vénézuéliens sauront quoi faire.

  • Ce qu’on vous a reproché, c’est de jouer sur les affects, sur les émotions populaires, au détriment d’une conception rationnelle de l’action politique.

[…] Qui est capable de présenter aujourd’hui comme nous un programme complet et 40 livrets qui développent des propositions dans chaque domaine ? Avez-vous vu le travail législatif de nos 17 députés ?

  • Il y a donc 17 apôtres… (Rires)

Cela n’a rien à voir. Je ne suis pas ma caricature. Je ne vise pas le pouvoir sur un bac à sable. Le but est de gouverner ce pays et de changer le monde. Vous savez, ma vie est faite. Je veux assurer la pérennité d’un mouvement collectif qui laisse sa trace dans l’histoire du pays. […]

  • Mais vous stimulez aussi les affects, la colère, la dénonciation…

Et alors ? Ne soyez pas injuste. Je n’exprime pas que la colère. Il y a aussi la poésie, l’amour, la fraternité… Je l’ai fait souvent en meeting, j’ai aussi parlé de la beauté de la nature, des animaux, de la mer. Laissez-moi vous dire que certains m’ont regardé avec des yeux comme des soucoupes. Il y a trois piliers dans notre stratégie. Je l’ai décrit dès 2013, dans une interview croisée avec Ernesto Laclau, le penseur du populisme de gauche. Notre méthode reste la conflictualité. C’est elle qui crée de la conscience politique en déchirant le voile des prétendues évidences. Mais pour cela, on s’adresse d’abord à la raison, avec le programme. Ensuite, on convoque les sentiments. Il y a une affectivité spécifique à la famille politique humaniste. Nous cherchons à lui donner une forme politique, dans l’action. Et enfin, quand Marine Le Pen dit «vous êtes des Blancs chrétiens», je réponds «vous êtes des enfants des Lumières». Les Lumières, au début, beaucoup ne comprenaient pas. Peut-être même que certains ont cru que je parlais d’EDF… Je résume : le but du mouvement n’est pas de construire un parti révolutionnaire, mais un peuple mobilisé avec les méthodes de l’éducation populaire.

  • Pour le public, vous êtes plutôt du côté de la colère que de l’amour, c’est-à-dire du populisme.

Ça, c’est la caricature médiatique. […]  J’explique, je démontre, j’argumente. On m’en fait souvent le crédit, d’ailleurs. Ce sont souvent des ignorants qui m’accusent de populisme. […]

  • Parlons du fond et des projets en lice pour les prochaines européennes.

Ah, enfin ! La question centrale est celle des traités qui organisent l’Europe. Pour en sortir, il faut construire l’adhésion à un nouveau projet. Or l’évolution du capitalisme a atomisé la société, les formes habituelles de représentation ont explosé. Voyez où en sont les partis politiques traditionnels. Certes, il y a une conscience nouvelle qui rétablit l’idée de changement global, c’est la conscience écologique. Beaucoup ont compris que l’économie productiviste conduit à la catastrophe. Mais c’est un constat qui ne porte pas sa solution en lui-même. Car quels sont les moyens de remédier à la mise en danger de l’écosystème ?

Certains pensent que c’est possible dans le cadre de l’économie de marché actuelle, que le système va finalement se réguler. Nous ne le croyons pas. Quand Jadot [le candidat d’Europe Ecologie-les Verts] fait l’éloge de l’écologie de marché, nous sommes en désaccord. Il y faut une intervention collective volontaire et énergique, une planification écologique de la transition.

  • Mais vous n’allez pas supprimer l’économie de marché. Vous en acceptez l’existence. Nous sommes pour une économie mixte. Dont une part s’organise sur la base du marché.

Oui. Mais nous dénonçons la marchandisation généralisée voulue par les traités européens. Nous préférons revendiquer l’intérêt général, l’action collective. Nous ne pourrons pas relever le défi écologique dans le cadre de la concurrence libre et non faussée, dans le cadre du libre-échange généralisé. La planification est de toute nécessité pour appliquer la règle verte : on ne prend plus à la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer.

  • La gauche est d’accord là-dessus, pour l’essentiel. Vous pourriez vous rassembler.

Oui et non. Certains sont restés productivistes, nucléaristes, d’autres continuent de faire l’éloge du marché partout. Au demeurant, je ne crois plus à l’ancien modèle de rassemblement des organisations. Nous devons certes nous rassembler, mais au service d’une tâche en commun : fédérer le peuple, réunir ses revendications, en faire un programme compatible avec l’impératif écologique et social.

  • Mais le peuple est divers… Il y a d’autres courants que le vôtre.

Vous avez vu où nous en sommes ? Le total de tous ces courants, cela représente à peine 30 %. Un tiers de la société !

  • Ces forces pourraient fournir un socle puis s’élargir…

Bien sûr ! Pour cela, il faut aller idéologiquement au bout de la mutation écologique et populaire qui est nécessaire. […] Pas de tambouille sur la question européenne, sur le nucléaire, sur la question décisive de la paix, de la sortie de l’Otan.

  • On a déjà réuni des gens qui n’étaient pas en total accord autour du Front populaire…

Certes. Mais encore faudrait-il se respecter. J’ai fait moi-même, il y a un an dans votre journal, une proposition de Front populaire nouvelle manière. Les réponses ont été très méprisantes.

  • Et pourquoi, selon vous ?

Si vous lisiez votre journal, vous auriez vu que M. Duhamel a répondu.

  • Alain Duhamel, qui tient une chronique dans Libération, n’exprime pas la position de la gauche !

Certes, mais les autres ont répété en boucle son argument : il ne peut y avoir rassemblement qu’autour d’une force de centre gauche. Du coup, Olivier Faure a dit : c’est autour du PS que cela doit se faire. Une sorte de droit divin !

  • Avez-vous abandonné tout espoir d’unité ?

Je suis réaliste. Les européennes interviennent dans cette séquence : notre force doit recevoir l’aval populaire. […]

  • Donc vous espérez toujours rassembler.

Le peuple, oui, […] [et] si l’élection nous en donne la force, nous assumerons de nouveau notre responsabilité. Nous proposerons de nouveau une fédération populaire à construire dans les élections suivantes et dans les mouvements écologiques et sociaux.

  • Discuter et faire un compromis avec des gens qui ne pensent pas comme vous.

Ai-je jamais fait autre chose ? […]  Je me répète : tout le monde doit se mettre au service de la fédération du peuple.

  • Vous lancez donc un appel à la discussion ?   

C’est la deuxième fois que je le fais dans le même journal. Je lance un appel à la création d’une fédération populaire. Mais il faut aussi un engagement commun dans les mobilisations écologiques et sociales. Il faut se préparer sérieusement à gouverner autrement. Avec un programme concret de partage et de planification écologique. Notre programme est une bonne base de départ pour discuter partout. Mais il faut aussi clarifier les positions.

Soutient-on ou non le mouvement des gilets jaunes ?

Le PS se sépare-t-il du SPD qui participe à une coalition avec Merkel ?

Pourquoi soutiennent-ils Frans Timmermans pour la présidence de la Commission sur des idées libérales ?

  • Pourtant, à l’Assemblée nationale, les députés à la gauche de l’hémicycle votent ensemble les neuf dixièmes du temps. Pourquoi est-ce possible à l’Assemblée et impossible dès qu’on arrive devant un journaliste ?

Faisons une discussion dans le journal, avec tout le monde, au moins on verra quelles sont les lignes d’accord et de désaccord. […]

  • Un des points clés de divergence est le suivant : vous proposez de sortir des traités. Mais l’UE est constituée d’une série de traités. Si vous sortez des traités, vous sortez de l’Union européenne. C’est de la logique formelle.

D’abord, l’Europe est une réalité bien au-delà du périmètre des traités. Son espace géographique, culturel, politique est bien plus large, de l’Atlantique à l’Oural. Il comprend la Russie, par exemple. Et l’espace méditerranéen est là aussi.

  • Certes. Mais je parle de l’Union actuelle, telle qu’elle existe : une construction juridique, un cadre de règles.

C’est bien ce que je dis aussi. Car si ces règles, ce cadre juridique, nous empêchent d’atteindre les objectifs communs de développement, de paix et de progrès humain, il faut les changer ! […]

  • Vous courez le risque, dans ce cas, de faire tout exploser. C’est comme un mariage où un conjoint dirait «je suis pour le mariage mais j’irai voir ailleurs quand cela me chantera». Drôle de mariage, non ?

Drôle de comparaison, surtout ! Le couple franco-allemand est une légende. Il faut revenir à des relations moins exclusives et plus égalitaires. Donc sortir des traités de l’Europe à l’allemande. D’ailleurs, je constate que tout le monde demande désormais une révision des règles, y compris LR-EM.

  • Alors qui a eu raison ? Réviser oui, mais sortir, c’est autre chose.

On peut faire beaucoup sans sortir des traités. Un déficit public supérieur à 3 % du PIB, par exemple, ce qu’on a fait pendant des années. On a aussi un taux d’intérêt proche de 0 %, ce qui facilite l’investissement…  […]. C’est le cadre, celui de l’ordolibéralisme, qu’il faut abolir. Il nous empêche de faire face aux défis de notre époque.

  • Alors vous sortez de l’Union !

Cessez cette caricature ! Nous voulons changer les règles. Si c’est non, le choix du peuple français sera respecté : nous appliquerons notre programme, que l’Europe l’accepte ou pas. C’est notre plan B en cas de refus. Mais je suis serein. Nous sommes la France. Il n’y a pas d’Europe sans la France.

  • Vous parlez comme si nous ne pesions rien. Ou alors il faut demander la permission aux pays baltes de mener notre politique pour l’écologie ou au Luxembourg d’organiser notre système d’éducation ? Un peu caricatural, non ?

C’est vous qui êtes caricatural. Moi, je suis franc en disant aux autres pays : cela ne peut pas continuer comme ça. Cela détruit les services publics, le chômage augmente, les règles du commerce sont néfastes, elles détruisent les économies du Sud et provoquent des vagues d’immigration. Alors changeons ! Je tiens un langage clair. Les trois derniers présidents n’ont rien négocié avec les Allemands. Le peuple français le fera. S’il le veut, je m’en charge.


Une interview de JL. Mélenchon par Laurent Joffrin, Directeur de la publication de Libération. Titre original : «Mélenchon à «Libé» : «Je lance un appel à la création d’une fédération populaire» ». Source (extrait)