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Une pierre judiciaire de taille dans l’affaire du « Balardgone » de Bouygues. Le parquet réclame la correctionnelle pour l’un des dirigeants du bétonneur.

« Le Canard » avait révélé, en 2011, les soupçons pesant sur le contrat du nouveau ministère des Armées.

Et après ça on dira que la justice est lente…

Il n’aura fallu « que » huit petites années d’enquête pour commencer à entrevoir une issue dans l’affaire du « Balardgone » (sobriquet sous lequel est désigné le siège du ministère de la Défense). La construction de ce bâtiment, que personne ne nous envie, avait été confiée au groupe Bouygues et avait donné lieu à de vilains soupçons de favoritisme.

Dès l’attribution de ce très gros marché (3,5 milliards), en février 2011, les poulets anticorruption de l’OCLCIFF étaient chargés d’une enquête, pilotée par les juges Guillaume Daieff et Serge Tournaire. Ô miracle, la procédure est désormais bouclée !

Le Parquet national financier vient même de transmettre ses réquisitions à Tournaire, resté seul maître à bord de l’instruction : il demande au juge de renvoyer devant le tribunal correctionnel trois vedettes qui, à l’époque, s’étaient démenées pour donner un coup de pouce au candidat Bouygues contre ses concurrents, Vinci et Eiffage.

Dessin d’Aurel – Le canard Enchainé – 17/04/2019

« Le Canard » avait narré leurs exploits…

Premier cador : Thierry Auriault, un haut cadre du bétonneur, qui officiait comme directeur de Bouygues Bâtiment Ile-de-France chargé de la rénovation privée. Toujours aux commandes aujourd’hui (il a même été promu directeur général), Auriault est mis en examen pour recel de favoritisme et recel de corruption active. Il est soupçonné d’avoir réceptionné, en plein appel d’offres, des informations, classées secret-défense, relatives aux propositions financières des groupes Vinci et Eiffage…

Ce qui, avec le temps, confère aux protestations indignées de Martin Bouygues une saveur particulière. A la suite de nos révélations, il avait attaqué « Le Canard » en justice et déclaré : « Il n’y a rien dans le dossier qui concerne notre groupe (…). Je suis en colère et je porte plainte ! »

Mal lui en avait pris. Bouygues réclamait au Palmipède l’une des plus fortes sommes (dommages et intérêts) jamais demandées à un média français : 9 millions Il a fini par tout perdre et par verser 11.000 euros au Volatile !

Le deuxième champion de l’affaire est un ex-galonné de l’armée, le capitaine Fabrice Couderc, qui bossait alors à la Direction du patrimoine du ministère de la Défense. Lui est poursuivi pour avoir sorti, […], un CD-ROM contenant les données confidentielles du marché qui ont atterri chez Bouygues.

Couderc est suspecté d’avoir (ensuite) refilé le paquet de documents au troisième larron de l’histoire : un dénommé Karim Aissa, réputé dans le monde du BTP parisien pour ses talents d’intermédiaire.

Défense bien construite

Si le juge Tournaire suit l’avis du Parquet financier, tout ce petit monde se retrouvera à la barre du tribunal, en 2020 au mieux, et plus tard si la justice continue de se hâter…

Entre-temps, bien sûr, Bouygues a eu tout loisir de construire le bâtiment du nouveau ministère de la Défense à 3,5 milliards, et l’appel d’offres n’a jamais été remis en question.

Chaque année, l’Etat verse au bétonneur un minimum de 152 millions d’euros dans le cadre de ce partenariat public-privé. Et les huiles de Bouygues continuent de jurer n’avoir jamais, au grand jamais, posé un oeil sur les offres secrètes de leurs concurrents qui s’étaient retrouvées dans la nature…


Hervé Liffran et Christophe Nobili. Le Canard enchaîné. 17/04/2019