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À force d’utiliser des antibiotiques à tout bout de champ, nous avons permis aux bactéries de développer des résistances qui les rendent de plus en plus féroces. Un problème particulièrement criant au Moyen-Orient, où les conditions d’hygiène favorisent la propagation de ces super-bactéries.

 […] [D’après MSF, la résistance aux antibiotiques a atteint un niveau inquiétant en Irak et dans tout le Moyen-Orient.] Karam Yaseen, ancien infirmier de Médecins sans frontières (MSF), travaille aujourd’hui comme consultant sur la résistance aux antibiotiques dans un hôpital de soins postopératoires mis en place par l’organisation caritative à Mossoul, dans le nord de l’Irak. […]

Plus d’un tiers des patients pris en charge dans l’hôpital de l’organisation à Mossoul ont contracté des bactéries résistantes à une gamme étendue de médicaments. L’utilisation non réglementée d’antibiotiques, l’hygiène déplorable et le désordre général de la guerre comptent parmi les principales causes de ce problème de super-bactéries.

Des antibiotiques dans la chaîne alimentaire

Par ailleurs, le coût croissant des soins et des médicaments, notamment en Égypte, pousse les gens à pratiquer l’automédication. Dans le même temps, l’usage (souvent mauvais) des antibiotiques dans les élevages constitue également un facteur important, les médicaments étant souvent administrés aux animaux afin qu’ils engraissent. Ces antibiotiques se retrouvent alors dans la chaîne alimentaire et renforcent la résistance aux médicaments des bactéries chez les humains. […]

[…] Certes, Mossoul peut être considérée comme un cas à part. La ville a été ravagée par la longue occupation de Daech, puis par le siège interminable dont elle a fait l’objet. […]  Mais ce qui s’y passe se répète, à bien des égards, dans d’autres régions du Moyen-Orient et du reste du monde.

La résistance aux antibiotiques est une des pires menaces que nous connaissions aujourd’hui, […]

Pendant des décennies, les antibiotiques ont stoppé la diffusion des infections bactériennes ; ils ont ainsi sauvé des millions de vies et entraîné une augmentation remarquable de l’espérance de vie. Mais ces dernières années, ils semblent perdre peu à peu de leur efficacité, en particulier dans le monde en développement. […]

Une souche si courante qu’on l’a surnomée “Iraqibacter”

Si la résistance antibactérienne est présente au Moyen-Orient depuis des années, elle n’est vue comme un grave problème dans la région que depuis 2003, quand on s’est aperçu que des soldats américains blessés dans les combats en Afghanistan et en Irak avaient développé des infections [provoquées par des bactéries] résistantes à plusieurs médicaments.

Il a fallu procéder à l’amputation de membres quand les infections bactériennes ne pouvaient pas être soignées, même avec les médicaments les plus puissants. Une souche, Acinetobacter baumanii, est devenue si courante chez les soldats qu’on l’a surnommée “Iraqibacter”. L’armée américaine, richement pourvue en moyens médicaux, a au moins pu contrôler la situation.

Mais au Moyen-Orient, la plupart des États n’ont pas les ressources nécessaires pour traiter comme il le faut ces résistances aux antibiotiques. Les analyses des infections [pour déterminer les souches bactériennes et les médicaments capables de les éliminer] nécessitent une expertise considérable et coûtent très cher. Le prix d’un traitement médicamenteux en intraveineuse peut se monter à plusieurs milliers de dollars.

À Mossoul, l’hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) dispose de zones d’isolement où il est possible de traiter les patients atteints de telles infections. Il faut aussi pouvoir faire appel à une assistance psychologique pour les victimes du conflit, qui présentent souvent de graves traumatismes. Dans la région, beaucoup d’établissements de santé manquent d’unités d’isolement. Certaines n’ont même pas de matériel de base, comme des gants. Dans certains cas, il n’y a ni eau décontaminée, ni sanitaires. Dans de telles circonstances, les infections peuvent se répandre rapidement. […]

À quelle vitesse la situation va-t-elle empirer ?

[…] Plusieurs cas de résistance aux antibiotiques ont été signalés à Gaza, une des zones les plus peuplées sur Terre, où l’accès à l’eau potable est sérieusement limité et où les normes d’hygiène les plus élémentaires font défaut. Or les super-bactéries n’ont que faire des frontières. Les eaux usées susceptibles de les contenir sont déversées dans la Méditerranée depuis Gaza et emportées par les marées […], ou pénètrent jusqu’aux nappes phréatiques non seulement de Gaza, mais aussi d’Égypte et d’Israël.

Une étude planétaire du problème, commanditée par le gouvernement du Royaume-Uni et rendue publique en 2016, estime que les souches de bactéries résistantes aux antibiotiques comme E. coli et Mycobacterium tuberculosis causent la mort de 700 000 personnes par an, tout en avertissant que ce chiffre est sans doute inférieur à la réalité. Vers le milieu du XXIe siècle, il pourrait atteindre 10 millions. […]

Il devient pressant de développer de nouveaux médicaments, des antibiotiques complètement nouveaux que les bactéries ne connaissent pas encore. Mais aucun n’a été mis au point au cours du dernier quart de siècle. Leur développement requiert un temps et des ressources considérables. […]


Kieran Cooke lu dans « Courrier International ». Lire l’article originalSource (Extrait)