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C’est le comble de l’absurdité : si Notre-Dame de Paris n’avait pas été en restauration, le drame du 15 avril n’aurait sans doute pas eu lieu. Et, à en juger par la liste des monuments historiques déjà ravagés par des incendies durant des travaux de remise en état, ce n’est pas un cas isolé.

Exemples : la cathédrale de Nantes (en 1972), l’hôtel de ville de La Rochelle (en 2013), le fabuleux hôtel particulier Lambert de l’île Saint-Louis, à Paris (en 2013, également), ou la cathédrale d’Auxerre (en 2016)…

Dans ces cas, le scénario est presque toujours le même : un fer à souder le plomb ou le zinc oublié sur la toiture, ou un court-circuit électrique sur une installation de chantier, suffit à déclencher la catastrophe.

Besoins brûlants

Le problème ne date pas d’hier : en 1836, déjà, le toit de la cathédrale de Chartres avait été entièrement détruit par le feu à la suite d’une négligence de chantier. Depuis, les mesures de sécurité sem­blent avoir peu évolué. Les spécialistes du patrimoine se plaignent depuis longtemps des lacunes d’une réglementation qui reste muette sur ce genre de péril. Dans l’indifférence totale des pouvoirs publics, qui n’ont jamais daigné la modifier après les incendies.

Le ministère de la Culture continue de soigner ses chefs-d’œuvre à la va-comme-je-te-pousse. Et les protestations émises, l’an passé, par Stéphane Bern n’y ont pas changé grand-chose. Pour l’entretien de tous les monuments qui lui appartiennent en propre (200 immeubles, dont 86 cathédrales), l’État n’a prévu que 18,82 millions d’euros de crédits de paiement pour 2019. Soit moins de 100.000 euros par bâtiment.

Pour les chantiers de restauration, ce n’est pas plus brillant : 71,8 millions pour 14.100 édifices ou objets classés monuments historiques, qu’ils soient propriété publique ou privée.

A Notre-Dame de Paris aussi, l’État joue les pingres depuis des années. Le programme d’urgence lancé ces derniers mois en a fourni une preuve supplémentaire. Sur les 210 millions de travaux prévus, le ministère de la Culture ne s’était engagé à n’en verser que 40 d’ici à 2029 : 4 millions par an, donc, alors que la pose du seul échafaudage avait été estimée à 2 millions. Les mécènes et la providence divine étaient censés combler la différence…

Court-circuit budgétaire

L’argent coule pourtant à flots pour d’autres projets. Ainsi, le ministre de la Culture prévoit toujours d’engloutir 600 millions d’ici aux JO de 2024 pour transformer le Grand Palais de Paris en centre commercial et en salles d’exposition, alors que la majeure partie de ce monument a été récemment restaurée.

Aujourd’hui, les flammes semblent suffire pour débloquer les vannes du pognon. Mais seulement pour la cathédrale. Pas pour les autres merveilles, qui en manquent toujours cruellement. La Mairie de Paris a annoncé, le 16 avril, qu’elle débloquait 50 millions pour Notre-Dame, alors que certaines églises parisiennes, faute de crédits, se trouvent aujourd’hui en grand péril. Celle de la Madeleine, par exemple, comme en témoignent les photos d’installations électriques vétustes diffusées par le site de « La Tribune de l’art » (16/4).

Sur l’île de la Cité, d’autres monuments ne paraissent pas mieux lotis. Tel l’historique Palais de justice, dont une bonne partie, désertée depuis le départ du tribunal de grande instance pour le quartier des Batignolles, se retrouve ouverte aux quatre vents. Avec des empilements de meubles inflammables dans les couloirs et des circuits électriques déglingués. Le tout à quelques mètres de la Sainte-Chapelle (la merveille des merveilles du gothique).

Il ne reste plus qu’à prier…


Hervé Liffran – le Canard enchaîné. 17/04/2019


Alors que …