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Le sort de Julian Assange, tout comme celui de Chelsea Manning ou d’Edward Snowden, dépasse sa personne, ses fautes ou ses erreurs. Ce que la puissance américaine et ses alliés étatiques veulent lui faire payer, c’est d’avoir ouvert la voie à une nouvelle utopie démocratique dont l’arme pacifique est le droit de savoir.

Il y a plein de raisons légitimes d’être indifférent au sort de Julian Assange, arrêté jeudi 11 avril par la police britannique dans l’ambassade d’Équateur où il s’était réfugié depuis près de sept ans :

  • les accusations de violences sexuelles qui le visent en Suède ;
  • son aventurisme égocentrique dans la gestion de WikiLeaks qui a fait le vide autour de lui ;
  • sa dérive déontologique vers la diffusion brute de documents, sans travail de vérification ni de contextualisation ;
  • son obscure complaisance, à tout le moins, pour le pouvoir russe et son jeu géopolitique ;
  • ses récentes élucubrations idéologiques sur les réseaux sociaux, visant notamment l’athéisme, le féminisme et l’immigration.

Reste qu’aucune de ces raisons ne tient face à la raison d’État qui, depuis bientôt dix années, le persécute. Si les États-Unis d’Amérique veulent s’emparer du fondateur de WikiLeaks, le juger, le condamner et l’emprisonner, c’est pour le punir d’avoir mis à nu leur puissance en révélant, preuves à l’appui grâce à la révolution technologique du numérique, leurs nombreuses, répétées et impunies violations des droits humains fondamentaux de par le monde.

Il y a tout à craindre du jury longtemps secret mis en place pour traquer Assange, et auquel il cherchait à échapper dans sa fuite solitaire : ce qu’il entend criminaliser, c’est la recherche et la divulgation d’informations d’intérêt public. […] ce travail de révélation, dévoilant notamment la part d’ombre de l’invasion et de la guerre américaines en Irak, s’appuyait sur une source qui en a déjà payé le prix lourd, Chelsea Manning.

Loin d’être considérée comme une lanceuse d’alerte, au service du droit d’être informé, elle a été traitée comme une espionne, menace pour la sécurité nationale. Arrêtée en 2010, inculpée de vingt-deux charges dont espionnage et collusion avec l’ennemi, enfermée deux mois dans une cage au Koweït, tenue sept mois à l’isolement total dans une cellule minuscule où elle était forcée de dormir nue, condamnée à trente-cinq ans de prison après avoir été reconnue coupable de vingt des chefs d’accusation, graciée par Obama à la fin de sa présidence en 2017 après qu’elle a fait deux tentatives de suicide, Chelsea Manning est récemment retournée en prison pour avoir refusé de témoigner sur ses liens avec WikiLeaks et Assange, dans le cadre de l’enquête secrète qui vise ce dernier.

Rien ne garantit que, s’il est extradé aux États-Unis, Julian Assange ne se retrouvera pas face aux mêmes accusations, puisque l’ajout de charges nouvelles n’est pas exclu par la justice américaine. Quant à l’administration Trump, son utilisation cynique d’Assange pendant la campagne présidentielle, avec notamment les fuites montrant la manipulation des primaires démocrates, ne l’empêchera pas de surenchérir en ce sens.

« Si c’était arrivé en Chine, ces gens auraient reçu une balle dans la tête dans les vingt-quatre heures, déclarait Donald Trump en 2010 lors des révélations de WikiLeaks permises par Manning. En ce qui me concerne, c’est de l’espionnage. » Et de ne pas exclure la peine de mort contre la source de WikiLeaks : « Vous savez, dans l’ancien temps, si vous étiez un espion, et c’est ce qu’il est, vous étiez condamné à mort. »

[…] Ce qui se joue dans l’affaire Assange n’est donc pas son sort particulier mais l’avenir, démocratique ou autoritaire, de la révolution digitale. Aucune technologie n’est libératrice automatiquement, ce sont les usages sociaux, politiques et économiques qui en détermineront l’avenir, émancipateur ou rétrograde. […]

La culture numérique, avec ses utopies et ses promesses, est désormais à l’épreuve d’une double régression étatique et marchande, unie dans la méfiance de peuples indociles et incontrôlables. L’hiver numérique approche, avec ses lois de surveillance et de contrôle, ses refus du participatif et sa diabolisation des réseaux, sa désignation des pionniers des libertés numériques en boucs émissaires d’une crispation sécuritaire et identitaire.

Le désenchantement de l’Internet analysé par l’universitaire Romain Badouard est aussi une régression démocratique, entre perte de foi, crise de confiance et tentation autoritaire. « Pire que le bruit de bottes, le silence des pantoufles » : cette lucidité du dramaturge suisse Max Frisch fait écho à la mise en garde initiale de cet article : si nous restons indifférents au sort des pionniers des libertés numériques, nous serons les premières victimes de leurs mises en cause.


Edwy Plenel, Médiapart – source (court extrait)