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Chercheur indépendant en sciences sociales, Mathieu Rigouste analyse les ressorts sociohistoriques des violences policières.

Emmanuel Macron estime que parler de « violences policières » est « inacceptable dans un Etat de droit ». Comment l’interprétez-vous ?

Mathieu Rigouste : Il dit que la violence de la police relève de la raison d’État. Que le bloc de pouvoir n’a pas du tout à rendre de comptes lorsque ses appareils mutilent ou tuent, parce que cela fait partie de sa souveraineté. C’est l’État profond qui parle.

Largement délégitimé, le bloc de pouvoir a tenu jusqu’ici grâce aux violences d’une police en férocée, autonomisée et employée à plein régime. Elle a de plus en plus d’exigences et refuse désormais qu’on nomme sa violence. Le chef de L’État montre qu’il est prêt à tout lui concéder.

Il compte sans doute intensifier la logique de confrontation brutale dans la rue et ces « éléments de communication » préparent le terrain.

Deux jeunes du quartier Mistral à Grenoble sont morts le 2 mars en fuyant la police, comme Adama Traoré, rattrapé après avoir fui un contrôle d’identité en 2016. Qu’est-ce qui explique la répétition de ces scènes ?

[…] Depuis 1977, plus de 230 personnes sont mortes en fuyant la police. Les habitants des quartiers populaires sont habitués à se faire harceler, persécuter, humilier par des policiers, souvent simplement parce qu’ils sont là, qu’ils habitent la rue et le quartier. […]

La police traque la possibilité d’une existence collective autonome dans le quartier mais aussi dans le reste de la société. Le contrôle d’identité est une capture, une violence symbolique autant qu’une tentative de dressage pour conformer les corps aux logiques du socio-apartheid. […]

[…]  La chasse à l’homme est un dispositif structurant l’histoire du pouvoir. L’État se transforme en cherchant à capturer les dominé.e.s (sorcières, homosexuels, ouvriers, colonisés, migrants…) dont la créativité pour échapper aux mécaniques de domination semble inépuisable.

Pour quelles raisons ces quartiers font-ils l’objet d’un ciblage particulier ?

Parce qu’ils abritent les strates les plus exploitées et les plus opprimées des classes populaires, sur lesquelles reposent des secteurs fondamentaux de la production : chantier, usine, soin, nettoyage, sécurité, manutention, transport…

En grande précarité, subissant de multiples discriminations, leurs habitant.e.s bénéficient moins des privilèges d’une société capitaliste et autoritaire, raciste et patriarcale. Elles et ils ont donc plus intérêt à un changement général et immédiat de société. La police travaille pour empêcher ça.

Y a-t-il une différence entre les violences policières qui frappent les habitants des quartiers populaires et celles dont sont victimes les Gilets jaunes ces derniers mois ?

Fondamentalement oui, mais il y a des liens.

Les quartiers populaires ségrégués font face à un régime de violences policières quotidien, local, permanent, qui tue entre dix et vingt personnes par an (35 en 2017). Presque uniquement des prolétaires non blancs, considérés comme sacrifiables tant que leur mort ne déclenche pas de révoltes.

Historiquement, les mouvements sociaux des classes non ségréguées ne subissent l’emploi de la brutalisation que lorsqu’ils se rendent incontrôlables. La police ajuste ses formes de violence en fonction des corps, des rapports de force et des formes de résistance qu’on lui oppose.

Face à l’imprévisibilité et la diversité du mouvement des Gilets jaunes, elle cherche et réagence certains dispositifs d’un champ vers l’autre : le Flash-Ball en tir tendu au visage, l’usage offensif des grenades de désencerclement pour marquer les chairs, l’emploi d’unités féroces, autonomisées et de toutes sortes de brutalisations au contact… […]

Assa Traoré estime que “nos quartiers pour les policiers sont des camps d’entraînement”. Ce ressenti est-il fondé empiriquement ?

Complètement. Assa Traoré maîtrise empiriquement le sujet. Ses expériences de vie et ses engagements nourrissent son travail de réflexion critique. Elle mène le combat et l’enquête en même temps et n’a besoin d’aucune autre légitimation.

Mes travaux sur l’industrie sécuritaire observent comment les quartiers servent de laboratoire pour expérimenter de nouvelles formes de pouvoir, des matériels, des techniques, des doctrines qui se vendent sur les marchés de « la défense et de la sécurité ». Ils servent de vitrines pour mettre en scène « l’excellence française » dans ces domaines.

Dans les salons internationaux, les industries sécuritaires valorisent le fait d’avoir développé leurs produits « dans les banlieues » mais aussi dans les « opérations extérieures », aux frontières ou contre les « manifestations de rue ». […]

Les violences d’État ne sont ni des accidents ni des dérapages mais des modes de gouvernement.


Propos recueillis par Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original : « Les violences d’État ne sont pas des accidents ». Source (extrait)