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Les plus remarquables moyens d’information ne sont pas au service de la culture et de la société mais de l’argent et jouent un rôle politique bien précis.

Il est devenu banal de le constater : dans un monde où le développement des techniques et des sciences rend caduques, tous les dix ans, une bonne part de nos connaissances, seule une formation de haut niveau peut permettre à un peuple de progresser et de conserver son indépendance. « Jamais l’avenir de nos sociétés n’aura dépendu à ce point de l’éducation, affirme le président de la République. […]

Tâche d’autant plus urgente que les lacunes sont immenses : beaucoup d’élèves qui entrent en sixième savent à peine lire et écrire (2). Parmi les adultes, 50 % ne lisent jamais, 80 % ne vont jamais au musée, « entre 50 et 70 % des agents sociaux en âge de voter font preuve d’une indifférence à peu près totale à l’égard des activités politiques » (3), près des deux tiers ne comprennent pas le sens des termes économiques les plus usuels : le niveau est dans l’ensemble assez bas.

Pourquoi alors laisse-t-on les autres moyens de communication dans un état, de dégradation continue ?

Des journaux disparaissent, d’autres connaissent de graves difficultés, et la télévision, qui condamne au sous-emploi chronique 80 % des réalisateurs, produit peu d’œuvres de qualité. […]Tandis que prospèrent la bêtise et la vulgarité.

Partout s’étale, comme la lèpre, la plus grande médiocrité […] Pire […]l’avilissement de ce qui s’appelle encore, par euphémisme, un service public ; le pouvoir nomme des hommes « sûrs » aux postes de responsabilité .

De même, Radio Monte-Carlo, Europe I par l’intermédiaire de la Sofina, les chaînes de télévision, certains journaux de Paris (le Parisien libéré, 337 000 ex.) et de province évoluent sous le regard très attentif de l’Elysée (6).

Les moyens de se cultiver (transistor, poste de télévision, magnétophone, magnétoscope) et les techniques les plus perfectionnées (télévision par câbles, mini-ordinateurs, méthodes audio-visuelles d’apprentissage, réseaux sociaux, etc.) pourraient favoriser pour tous l’accès aux connaissances et à la culture. Mais les produits les plus sophistiqués de l’intelligence humaine sont largement utilisés pour cultiver l’obscurantisme.

Le papier est beaucoup plus employé à imprimer des prospectus (18 kg par Français et par an) que des livres (2 kg) (7).

La radio diffuse aux heures de grande écoute les chansons les plus médiocres, et la télévision — « cette moulinette culturelle qui réduit tout en charpie », dit le socio-linguiste Henri Gobard— les variétés les plus insipides (8).

Ainsi, tandis qu’en haut lieu on célèbre l’intelligence et ses prouesses, à la base on entretient l’ignorance et une « vulgarité (qui) le dispute à la niaiserie » (H. Caillavet) (9) : c’est la fonction première des moyens de communication de masse, d’une industrie qui cherche d’abord à accroître ses profits. Entre autres, grâce à la mise en œuvre de techniques confirmées : la bêtise, elle aussi, se fabrique scientifiquement.

D’abord, en limitant de plus en plus la place de l’information. Dans les quotidiens et les hebdomadaires de grand tirage, elle n’occupe qu’une part très restreinte de la surface rédactionnelle — qui elle-même ne constitue généralement qu’un tiers de la surface imprimée.

Ainsi, dans le parisien libéré, la politique intérieure ne représente que 2,4 % du texte, l’actualité internationale : 0 % ; dans France-Soir, 3 % et 1,2 % ; dans le Figaro, 8,8 % et 10 % (10).

A la télévision, le temps d’antenne consacré à l’information tombe en quatre ans (1974-1977) de 35,8 % à 27,1 %, tandis que les magazines d’actualité disparaissent, ou presque (de 11,3 % à 3,3 %) (11). 1974 : c’était le début de la crise. 1977 : entre-temps, le chômage a fait son grand bond en avant, le nombre de sans-emploi passait de 476 900 à 1 148 300 selon les statistiques officielles.

L’information est dénaturée par la façon même dont elle est traitée en surface.

Ainsi, à la télévision, on dénonce l’apartheid en Afrique du Sud, mais on ne dit mot de la coopération militaire et nucléaire avec le régime de Pretoria. On commente le voyage du président de la République mais l’on prétend, […] que cette visite se situe « au-dessus des péripéties politiques », et l’on simplifie à l’extrême les données économiques : au premier plan — et au seul — des vues de basiques, puis de la cérémonie de signature de quelques contrats (Antenne 2).

Une extrême schématisation

Ou encore, on se propose de mieux faire connaître les conditions de vie des travailleurs immigrés, mais l’on invite quelques étrangers qui ne représentent qu’eux-mêmes et dont la situation, depuis dix ou quinze ans qu’ils résident en France, est apparemment supportable ; sur le plateau des « Dossiers de l’écran », aucun délégué d’aucune organisation compétente, aucune victime de sévices, personne qui ait jamais souffert du racisme.

La même schématisation se retrouve dans des hebdomadaires qui se veulent d’information. Tel ce reportage sur « Cuba en sept jours » présenté par le Nouvel Observateur (340 000 exemplaires) comme le « document de la semaine ». Un document sans chiffres, où l’on se contente de citer les propos d’un ancien détenu, d’un poète et d’un chauffeur de taxi clandestin — entrecoupés d’impressions rapides et de quelques touches de couleur locale (12). […]

Importance démesurée accordée à des faits qui n’ont aucune incidence sur la vie collective, schématisation extrême d’événements ou de décisions qui engagent la collectivité, style publicitaire de certaines déclarations politiques […], forme « politique » de certains messages publicitaires («  Non à la faute de frappe, merci Armor ») — le réel que découvrent les moyens de communication de masse n’est, comme dit le sociologue Jean Baudrillard, qu’un «  néo-réel, tout entier produit à partir de la combinaison d’un code » technique et idéologique, c’est «  un immense jeu de simulation » constitué de signes qui ne renvoient qu’à eux-mêmes (14). […]

Extraordinaire détournement de l’énergie psychique ! Les « belles histoires », les « rêves », l’ « évasion » offerts au public jouent le même rôle que les mythes d’autrefois : ils rassurent, donnent un semblant de sens à la vie et empêchent les hommes, égarés dans leurs fantaisies, de songer à la transformer : « Comme toutes les vedettes, dit le chanteur Antoine, je suis là aussi pour endormir les gens. Lorsqu’ils ont bien crié pour aller applaudir leurs idoles, ils ont déchargé une énergie qui pourrait leur servir pour la révolte, le refus de ce destin de limace qu’on leur impose » (25).

« Soupir de la créature opprimée, âme d’un monde sans âme, esprit d’un monde sans esprit  », les moyens de communication de masse, comme la religion pour Marx, sont aujourd’hui « l’opium du peuple ». […]


Maurice T. Maschino – Journaliste, auteur de « Oubliez les philosophes ». Complexe, Bruxelles, 2001. Le Monde Diplomatique. Titre original : « La machine à abêtir ». Source (extrait)


  1. Discours à l’UNESCO, le Monde, 29-30 octobre 1978.
  2. Cf. Charles Vial, « Des instituteurs pour le troisième millénaire », le Monde, 29 et 30 novembre 1978.
  3. Daniel Gaxie, le Cens caché, le Seuil, Paris, 1978, 270 pages.
  4. Le Monde, 10-11 décembre 1978.
  5. Ibid., 12-13 novembre 1978.
  6. Cf. Franz-Olivier Giesbert et Bernard Guetta, « Les Tentacules de l’Elysée », le Nouvel Observateur, 13 novembre 1978.
  7. Cf. Adret, Travailler deux heures par jour, Le Seuil, Paris, 1977, 190 pages.
  8. Cf. le témoignage d’un réalisateur, Pierre Régnier, « Plaidoyer pour un métier que je n’aime pas », le Monde, 3-4 décembre 1978.
  9. Henri Caillavet, Changer la télévision, Flammarion, Paris, 1978, 235 pages.
  10. Danièle Thibaut, Explorer le journal, coll. « Profil Flammarion », Hatier, Paris, 1977, 80 pages.
  11. Michel Souchon, « l’Évolution des programmes et des publics de télévision », conférence à l’Association française de sciences politiques, 24 novembre 1978. Du même auteur, la Télévision et son public, la Documentation française, Paris, 1978, 64 pages.
  12. Le Nouvel Observateur, 30 Octobre 1978.
  13. A l’émission « Questionnaire », T.F.1— Cf. le Monde, 18 octobre 1978.
  14. Jean Baudrillard, la Société de consommateurs, coll. « Idées » Gallimard, Paris, 1978, 318 pages.
  15. Article de Catherine Clément, le Matin, octobre 1978.
  16. Guy Maçou, « Je suis en mutation », le Monde, 19-20 novembre 1978.
  17. Claude Massot, « On ne vous en demande pas tant », Le Monde, 19-20 décembre 1978.
  18. M. Souchon, op. cit.
  19. On trouve une remarquable analyse des jeux radiophoniques dans des études du sociologue Jules Gritti, parues dans divers numéros de la revues Communications.
  20. Cf. Pierre Virillo l’Insécurité du territoire, Stock, Paris, 1976, 280 pages.
  21. Wilheim Reich, Psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1974, 336 pages.
  22. Cf. « l’Activité cinématographique française de 1977 », in Revue du centre national de la cinématographie, n°170.
  23. Cf. sur ces questions, M. Souchon, op. cit., et H. Caillavet, op.cit.
  24. « l’Activité cinématographique »…, op. cit.
  25. Interview parue dans le Matin, 12 décembre 1978.
  26. Pierre Albert, la Presse française, la Documentation française, Paris, 1978, 160 pages.
  27. Nous Deux, n°1632.
  28. Cf.J.-P. Séguin, Canards du XIXè siècle, A. Colin, Paris, 1959, 228 pages.
  29. Presse-Actualité, numéro de mai 1977.
  30. H.Cavaillet, op.cit.
  31. A. Pedroia, « le Temps perdu », Interférences, n°9.
  32. Ibid.
  33. J. Brémond, la Publicité, Hatier, Paris, 1977.
  34. Cf. Télé 7 Rouge, brochure de la Ligue communiste révolutionnaire, 1978.
  35. Le Monde, 16 novembre 1978, Cf., également du même auteur, la Liberté de la presse n’est pas à vendre, le Seuil, Paris, 1978, 250 pages.