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Notre monde se porte mal, et le sentiment qu’il pourrait faire un collapsus à court terme commence à envahir les esprits. Est-ce bien sérieux ?

Les propos qui suivent appartiennent à une thèse que l’on peut adopter ou non, mais comme toutes projections théoriques, il y a (semble-t-il) une part de vérité. MC

Disparition de nombreuses espèces animales, pollution des océans, épuisement des ressources minérales, élévation de la température moyenne du globe, augmentation continue de la population mondiale, menace permanente d’une crise financière contenue seulement par la création artificielle de monnaie générant une dette mondiale himalayenne, et lest but not least le risque d’un conflit nucléaire général dont, bien sûr, personne ne veut mais qui peut toujours éclater par dérapages successifs jusqu’à l’embrasement total.

C’est sûr que « la maison brûle », mais pourquoi regardons-nous ailleurs ?

Les bonnes intentions ne manquent pas, et de plus en plus nombreux sont ceux qui se mobilisent, défilent, pétitionnent pour « sauver la planète » — qui en a vu bien d’autres depuis quatre milliards cinq cents millions d’années d’existence et qui, si désastre global, s’en remettrait bien vite, elle. Nous, par contre, sommes assurés du contraire, et sans privilèges aucuns pour les élites économiques et financières qui dirigent les affaires du monde.

Alors, pourquoi donc continuer dans cette recherche mortifère d’une croissance sans frein fondée sur une boulimie de consommation inextinguible qui épuise les ressources de la Terre et menace notre existence même ?

La réponse, nous explique Sébastien Bohler (1), est logée tout au fond de notre cerveau : « Le cerveau humain est programmé pour poursuivre quelques objectifs essentiels, basiques, liés à sa survie à brève échéance : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts et glaner le maximum d’informations sur son environnement.

Ces cinq grands objectifs ont été le leitmotiv de tous les cerveaux qui ont précédé le nôtre sur le chemin accidenté de l’évolution des espèces vivantes. Et ce depuis les premiers animaux qui ont vu le jour dans les océans à l’ère précambrienne, il y a un demi-milliard d’années, jusqu’au dirigeant d’entreprise qui règne sur des milliers d’employés et gère le cours de ses actions depuis son smartphone. Ils n’en ont pas dévié. Les mécanismes qui régissent leurs actions sont à la fois simples, robustes et ils ont traversé le temps en conservant certaines caractéristiques essentielles. »

Très schématiquement, c’est le striatum, structure nerveuse logée au cœur du cerveau, qui gère cette mécanique infernale par la récompense, sous forme de dopamine, pour la réalisation des objectifs cités plus haut : nourriture, sexe, domination sous toutes ses formes, des plus simples aux plus élaborées en fonction de l’évolution de nos civilisations.

En parallèle, notre cortex préfrontal, siège de la pensée abstraite et de la conscience de soi, a du mal à proposer la modération nécessaire à ces puissantes injonctions inconscientes de ce cerveau reptilien qui gère l’essentiel de notre comportement social.

Il ne faut pas s’en plaindre puisque ce système a permis à toutes les espèces animales de survivre (ou de se remplacer faute d’adaptation) pendant des millions d’années, sauf que l’espèce humaine de par ses aptitudes propres, notamment son inventivité, a réussi à bouleverser le rythme de cette évolution, et sa nature même, en à peine quelques années.

Souvenons-nous que la vitesse de déplacement des hommes sur la terre ferme, il y a moins de deux siècles, se limitait à la vitesse de course du cheval, et que les premiers bateaux à vapeur, nés à peu près à la même époque, n’ont vraiment remplacé la marine à voile qu’à partir du milieu du XIXe siècle.

Aujourd’hui, l’appareil industriel mondial, relayé par une organisation commerciale capable de satisfaire en quelques heures, ou quelques jours tout au plus, la commande des particuliers, a des capacités de production qui dépassent de loin la couverture des besoins essentiels des individus.

La boulimie de consommation de produits plus haut de gamme s’entretient et s’exacerbe par un activisme publicitaire de tous les instants qui joue sur l’ego d’une clientèle toujours plus vaste qui ne demande qu’à croire à l’illusion de promotion sociale que procure, sur le moment du moins, l’achat qu’elle vient de faire. Ce que résume ainsi l’auteur : « La catastrophe consumériste dans laquelle nous sommes engagés n’existerait pas sans ces deux ingrédients : le cerveau d’un primate et la technologie d’un dieu. »

Cette idéologie de la croissance est aujourd’hui partagée par toutes les structures de pouvoir sur la planète, qui en ont fait une véritable religion, dont la perversité se traduit, dans l’économie, par l’obsolescence programmée aussi bien de l’électroménager que des voitures et surtout du matériel technologique, ordinateurs, smartphones, téléviseurs, etc. dont la pérennité se compte en à peine quelques années, pour ne pas dire quelques mois.

« La croissance, nous dit l’auteur, est le dogme qui innerve les moindres organes de nos sociétés. Même devant une catastrophe qui menacerait de façon imminente nos modes de vie, nous ne cesserions pas de prôner la croissance. La croissance est sur toutes les lèvres, dans tous les programmes politiques, au cœur de tous les choix économiques. Le point de croissance est l’étalon-or de toutes les analyses économiques, le credo des journaux télévisés. »

Ce besoin insatiable de consommer, qui ne supporte pas la moindre attente, a des raisons biologiques qui expliquent cette difficulté, voire cette impossibilité, à se projeter réellement dans cet avenir très sombre qui nous menace.

« Les bénéfices du « tout, tout de suite » nous ont aidés à survivre sur des échelles de temps que nous avons du mal à imaginer. Il s’agit d’ères géologiques, s’étendant sur des millions d’années. Des durées qui façonnent durablement les structures de base du cerveau humain. Cette période de temps a créé de solides connexions entre les neurones, au cœur du disque dur de nos systèmes nerveux.

Que ce soit clair : pendant des dizaines de millions d’années, les animaux possédant un striatum configuré pour préférer les récompenses immédiates ont réussi à se maintenir en vie, et les autres ont été purement et simplement éliminés de la course de l’évolution. Par une conséquence mathématique, tous les vertébrés que nous observons aujourd’hui ont hérité de ce moteur d’impulsivité — et, malheureusement, de cette cécité face au futur. »

Le sous-titre du livre de Sébastien Bohler (Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher) voulait certainement laisser entendre qu’il existait malgré tout des possibilités d’éviter le pire pour notre avenir, montrer que tout n’est pas perdu, mais ce balancement entre le fort déterminisme de la destruction qui court sur l’essentiel de l’ouvrage au regard de la modicité, sinon la faiblesse, de l’argumentation sur l’éventualité d’y échapper, par un ressaisissement essentiellement personnel et d’une portée évidemment réduite, signifie assez que la lutte est inégale. Comment le lui reprocher : les faits sont têtus et le striatum semble l’être encore davantage.

Cet ouvrage d’un scientifique de haut niveau se lit avec facilité car il manie avec beaucoup d’élégance l’anecdote vécue, souvent très amusante, et des concepts techniques toujours référencés (malheureusement presque tous en langue anglaise) qui demeurent largement accessibles pour un lecteur simplement attentif.

Nos responsables politiques devraient s’en imprégner car cela les éclairerait sur leur propre comportement en tant qu’individus ordinaires. L’un d’entre eux, en France, a prétendu récemment « qu’ils étaient trop intelligents » pour que le vulgum pecus saisisse la qualité substantifique de leur action. Il serait du plus grand intérêt que cette lumière veuille bien livrer son corps à la science pour que l’on puisse mesurer si son cortex préfrontal fait vraiment le poids face à un striatum dominateur.


Christian Charron – la revue de la MTRL, Mars 2019, N° 101


1       Sébastien Bohler est polytechnicien, docteur en neurosciences, et rédacteur en chef de la revue Cerveau&Psycho.