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Une chose très curieuse s’est produite ces dernières années : de nombreux citoyens de gauche ont été conduits à penser que des frontières ouvertes nuisaient à la classe ouvrière. « Je n’ai jamais été pour la liberté d’installation », a plusieurs fois affirmé M. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise).

Intervenant au Parlement européen en juillet 2016 sur la question des travailleurs détachés, il déclarait que, chaque fois que l’un de ces derniers arrive, « il vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place ». Des propos qu’il a regrettés ultérieurement, même si son analyse quant aux effets des migrations sur les salaires nationaux n’a pas changé. Ce débat n’est pas nouveau. […]

  • La vie de la majorité des citoyens peut être améliorée dans le cadre des règles existantes

[…] … Ce ne sont pas les migrants qui volent les emplois des travailleurs locaux, mais les politiques d’austérité des gouvernements, qui s’inscrivent dans la lutte des classes engagée au profit de la bourgeoisie nationale.

C’est pourquoi nous ne permettrons pas à une forme « allégée » de xénophobie de contaminer notre programme. Comme le dit Slavoj Žižek, le nationalisme de gauche n’est pas la bonne réponse au national-socialisme. Notre position sur les nouveaux arrivants tient en deux points : nous refusons de faire le tri entre migrants économiques et réfugiés, et nous demandons à l’Europe de les laisser entrer.

Des camarades de divers pays nous considèrent comme des utopistes. Selon eux, Bruxelles n’est pas réformable. […]

Je garde un souvenir ému de mes interventions en Allemagne devant des salles pleines à craquer au lendemain de la capitulation de Syriza face à Mme Angela Merkel et à la « troïka » (2). Les personnes présentes expliquaient que ce qui avait été fait à la Grèce ne l’avait pas été en leur nom, au nom du peuple allemand. Je me souviens à quel point elles furent soulagées d’apprendre que DiEM25 avait lancé un appel à créer un mouvement transnational afin de prendre le contrôle des institutions de l’Union (Banque européenne d’investissement (BEI) et Banque centrale européenne (BCE)) et de les redéployer dans l’intérêt de tous les citoyens.

J’ai encore en mémoire l’allégresse de nos camarades allemands quand leur fut soumise l’idée de présenter aux élections européennes des candidats grecs en Allemagne et des candidats allemands en Grèce. Il s’agissait de montrer que notre mouvement est transnational, qu’il entend s’approprier ici et maintenant les institutions de l’ordre néolibéral. Non pas pour les détruire, mais pour les mettre au service du plus grand nombre à Bruxelles, à Berlin, à Athènes et à Paris. […]

[…] … Ce qui compte, c’est de mettre en avant des propositions concrètes sur ce que nous ferions des institutions européennes. Non pas des propositions farfelues ou utopiques, mais des descriptions complètes de ce que seraient nos actions la première semaine, le mois et l’année suivants, dans le cadre des règles actuelles et avec les instruments existants.

Par exemple, comment nous redéfinirions le rôle du bien mal nommé mécanisme européen de stabilité (MES), comment nous réorienterions la politique dite d’« assouplissement quantitatif » (quantitative easing) de la BCE, comment nous financerions immédiatement et sans nouveaux impôts la transition écologique ou une campagne de lutte contre la pauvreté.

Pourquoi proposer un programme aussi détaillé ?

Pour montrer aux électeurs qu’il existe des solutions, même à l’intérieur de règles mises en place pour servir les intérêts des 1 % les mieux lotis. Évidemment, personne (et surtout pas nous) ne s’attend à ce que les institutions de l’Union se rallient à nos propositions. Ce que nous voulons, c’est que les électeurs voient ce qui pourrait être fait à la place de ce qui est fait, de manière à ce qu’ils démasquent l’establishment sans se tourner vers la droite xénophobe. […]

Le « New Deal pour l’Europe » a précisément cet objectif : montrer que la vie de la majorité des citoyens peut être améliorée à très court terme dans le cadre des règles et des institutions existantes ; dessiner les contours de la transformation de ces institutions, tout en mettant en route un processus constituant qui, à plus long terme, débouchera sur une Assemblée européenne démocratique appelée à remplacer les traités existants.

Enfin, il montre comment les mécanismes que nous mettrons en place dès le premier jour pourraient nous aider à ramasser les morceaux si, malgré nos efforts, l’Union se désintégrait.

Nombreux sont ceux qui parlent de l’importance de la transition écologique. Mais ils ne disent pas d’où viendra l’argent ni qui en planifiera l’usage. Notre réponse est claire : entre 2019 et 2023, l’Europe a besoin d’investir 2 000 milliards d’euros dans les technologies vertes, l’énergie verte, etc. Nous proposons que la BEI émette pendant quatre ans un volume de bons supplémentaires à hauteur de 500 milliards d’euros. En même temps, la BCE annonce que, si leur valeur chute, elle les rachètera sur le marché secondaire des titres obligataires.

Compte tenu de cette annonce et de la surabondance d’épargne partout dans le monde, la BCE n’aura pas à débourser un seul euro, puisque tous ses titres seront immédiatement souscrits. Sur le modèle de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) (ancêtre de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)) créée en 1948 pour répartir les crédits du plan Marshall, une nouvelle agence européenne de la transition écologique canalisera ces fonds vers des projets verts sur l’ensemble du continent.

On notera que la proposition qui précède ne nécessite aucun impôt nouveau, s’appuie sur un titre obligataire européen déjà existant (par exemple, les bons de la BEI) et est pleinement légale au regard des règles en vigueur. Il en va de même pour d’autres propositions de notre « New Deal » sur les mesures à prendre immédiatement. Par exemple, notre fonds anti-pauvreté.

Nous proposons que les milliards de bénéfices du Système européen de banques centrales (SEBC), notamment les profits des actifs achetés dans le contexte de l’assouplissement quantitatif, soient utilisés pour garantir à chaque citoyen nourriture, toit et sécurité énergétique.

Autre exemple : notre plan de restructuration de la dette publique de la zone euro. La BCE servira de médiatrice entre les marchés financiers et les États pour réduire le fardeau de la totalité de leur dette sans faire tourner la planche à billets et sans que l’Allemagne paie ou garantisse la dette publique des pays les plus endettés.

Comme le montrent ces exemples, notre « New Deal » combine des mesures nécessitant une haute compétence technique, applicables dans le cadre existant de l’Union, et une rupture radicale avec l’austérité et avec la logique de « sauvetage » imposée par la funeste « troïka ». De plus, il prévoit des institutions qui préparent le terrain pour un avenir européen post-capitaliste.

C’est le cas d’une proposition de socialisation partielle du capital et des profits tirés de l’automatisation : le droit des grandes entreprises à opérer dans l’Union sera subordonné au transfert d’un pourcentage de leurs actions à un nouveau Fonds européen d’actions. Les dividendes de ces actions financeront ensuite un revenu de base universel versé à chacun indépendamment d’autres prestations sociales, d’indemnités de chômage, etc.

L’union de la gauche est cruciale, mais elle ne doit pas se faire aux dépens de la cohérence

[…] La gauche a deux ennemis : la désunion et l’incohérence. L’union est cruciale, mais elle ne doit pas se faire aux dépens de la cohérence.

[…] Des amis de gauche bien intentionnés nous demandent pourquoi DiEM25 ne fait pas alliance avec La France insoumise de M. Mélenchon et, en Allemagne, avec le mouvement Aufstehen (Debout) de Mme Sahra Wagenknecht et M. Oskar Lafontaine.

La raison est simple : parce que notre devoir est de construire l’unité sur la base d’un humanisme radical, rationnel et internationaliste. Cela signifie un programme radical commun pour tous les Européens et une politique en faveur d’une Europe ouverte qui considère les frontières comme des cicatrices sur la planète et souhaite la bienvenue aux nouveaux arrivants. C’est là un socle minimal.[…]


Yanis Varoufakis Économiste, ministre des finances de la Grèce de janvier à juillet 2015, fondateur du Mouvement pour la démocratie en Europe 2025 (DiEM25). Le Monde Diplomatique : titre original « vers un printemps électoral ». Source (extrait)


  1. NDLR : l’année 2025 correspond à l’échéance que s’est fixée le mouvement pour « pour faire advenir une Europe pleinement démocratique et fonctionnelle ».
  2. NDLR : Fonds monétaire international (FMI), Banque centrale européenne et Commission européenne.