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2050, c’est demain …. et demain il y aura trois fois plus de personnes ayant 85 ans en France qu’aujourd’hui.

[C’est assurément un boom démographique, un changement de regard sur la société, des enjeux multiples qu’il faudra régler (sociaux, médicaux, financiers, voir intergénérationnels et vecteurs de conflits possibles). L’absence de politique de la famille depuis des décennies, le déclin de la natalité, l’absence de projection sur l’avenir salarial des actifs; risque d’engendrer des conflits avec les passifs retraités. Aujourd’hui, la vie sociétale qui nous est proposée est loin de régler les problèmes sur l’avenir de nos concitoyens. MC]

« Nous sommes tous concernés par le vieillissement et savons, aujourd’hui, que le modèle mis en place il y a quelques années ne fonctionne plus. » C’est par ce constat en forme d’aveu qu’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, a lancé la concertation nationale sur le vieillissement et la perte d’autonomie, le 1er octobre 2018 au micro de RTL. Un débat qui s’inscrit dans le droit fil de la promesse faite par le président de la République, lors du congrès de la Mutualité française de juin, d’élaborer d’ici fin 2019 une loi sur la dépendance, reconnaissant un « échec collectif » sur la prise en charge du grand âge.

Une crise majeure

Conditions d’accueil des établissements d’hébergement pour personnes dépendantes (Ehpad), qualité des soins apportés par les services d’aide à domicile, soutien aux professionnels et aux aidants… Depuis janvier 2017, pétitions, grèves et rassemblements mobilisent régulièrement personnels, familles, associations de retraités et directeurs d’établissements.

Ils réclament l’abrogation de la réforme du financement de décembre 2016, accusée de renforcer les inégalités territoriales, et davantage de moyens humains. Ce mouvement social, qui a culminé le 30 janvier 201 8 avec une grève nationale et des manifestations dans toute la France, « a sonné comme une alarme auprès du grand public, selon Jérôme Gued, conseiller départemental de l’Essonne. Elle a permis de relancer le débat sur le vieillissement et sur la création d’un cinquième risque pour la perte d’autonomie. Si celle-ci est loin d’être systématique, les personnes âgées entrent aujourd’hui plus tard dans les maisons de retraite et présentent des pathologies plus lourdes. La médicalisation de ces établissements n’est pas suffisante au regard des besoins liés à leur état de santé, tout comme l’offre actuelle de biens et de services qui ne permet pas un maintien à domicile dans des conditions satisfaisantes.

« Tout le monde se sent concerné »

La concertation citoyenne « Comment mieux prendre soin de nos aînés », lancée par le ministère des Solidarités et de la Santé et mise en ligne sur la plateforme make.org du 1er octobre au 5 décembre 2018, a enregistré 414.000 participants (dont 23% de jeunes âgés de seize à vingt-quatre ans). Ils ont proposé 18.000 solutions, qui ont fait l’objet de 1,7 million de votes.

« Ce thème parle à tout le monde car chacun a une ou plusieurs personnes confrontées au grand âge dans son entourage », constate Dominique Libault président du Haut conseil du financement de la protection sociale et pilote de la concertation.

En parallèle, des forums régionaux et une dizaine d’ateliers ont regroupé des experts, des représentants de l’État et des collectivités, d’associations et de fédérations d’usagers et de professionnels autour de sujets divers : prévention de la perte d’autonomie, aidants, métiers de l’aide et du soin aux personnes âgées…

De son côté, la Mutualité française, désireuse « d’irriguer le débat public en partant des besoins », a publié une étude sur les impacts financiers et sociaux du vieillissement de la population. Ses réflexions portent sur le financement, la prévention ou encore l’accompagnement de la dépendance.

Diversifier les modes de prise en charge

« Plusieurs orientations se dégagent de cette concertation, observe Dominique Libault.

Premier axe : les participants portent une attention très forte aux conditions de travail des professionnels du soin, que ce soit à domicile ou en établissement, et à la valorisation de leurs métiers. « Ce qui implique des actions de long terme sur la formation, le parcours professionnel et les conditions de travail. » Il note également une grande hétérogénéité entre les Ehpad « sur la question du bien-être des personnes accueillies. »

Deuxième axe : diversifier les modes de prise en charge. « L’offre actuelle, entre le maintien à domicile et l’entrée en établissement, n’est pas satisfaisante car, dans les deux cas, elle peut conduire à un isolement de la personne âgée. » Dominique Libault plaide pour le développement de formes d’hébergement intermédiaires, l’ouverture des établissements médicalisés vers l’extérieur, l’intergénérationnel et les services à domicile afin de permettre aux personnes des allers et retours entre les différentes prises en charge. « Il faut aussi simplifier l’accès aux dispositifs d’aide pour les personnes âgées et les aidants, qui ont le sentiment de traverser un parcours du combattant et travailler sur le droit au répit des aidants. »

En finir avec l’épuisement et les barrières arbitraires

Pour Florence Leduc, présidente de l’Association française des aidants, il y a urgence à entamer une vraie lutte contre l’épuisement des aidants : « Ils ne sont pas là pour prendre la place des intervenants professionnels et réaliser des actes techniques de toilettes et de soins dont ils n’ont pas la compétence. Arrêtons d’utiliser les aidants comme variable d’ajustement des politiques publiques et de faire peser sur eux des injonctions moralisatrices. » Elle souhaite que cette concertation débouche sur un vrai travail de prévention, « en permettant par exemple, aux entreprises d’instaurer des programmes de conciliation du temps de travail pour les aidants comme il en existe pour les jeunes parents. »

Et que la réforme de la dépendance abolisse enfin la barrière d’âge, dont la suppression était prévue dans la loi handicap de 2005 : « Avant soixante ans, la reconnaissance du handicap permet de percevoir une prestation de compensation. Au-delà, la personne considérée comme dépendante reçoit l’allocation personnalisée de l’autonomie (APA). Le panier de soins est alors divisé par deux ! » De la convergence de ces deux dispositifs pourrait émerger une prestation ouverte à tous, quels que soient l’âge et le handicap, et adaptée aux besoins de chacun. « La réflexion ne doit pas rester centrée sur la personne âgée, mais englober l’ensemble des personnes souffrant de difficultés de vie consécutives à une maladie chronique, un handicap de naissance ou le grand âge »

Cesser la fuite en avant

La grande concertation va-t-elle permettre de prendre à bras le corps une problématique sans cesse remise à demain ? « On a commencé à réfléchir aux réponses à apporter aux besoins des personnes âgées avec le rapport de Pierre Laroque en 1962, qui proposait d’intégrer le grand âge dans la protection sociale, note Bernard Cassou,professeur de santé publique et gériatre. Il nous faut aujourd’hui nous interroger sur les obstacles à leur mise en œuvre et sur les manières de les contourner »

Marie-Odile Esch membre du Conseil économique, social et environnemental et rapporteuse du projet d’avis « Vieillir dans la dignité », rappelle, de son côté, que cette institution a produit pas moins de sept avis autour de la question du vieillissement, « avec de nombreuses propositions qui, si elles avaient été prises en compte, auraient peutêtre évité le contexte de tensions extrêmes qui reste toujours d’actualité un an après. La société tend à ignorer le vieillissement et donc encore plus la dépendance qui peut y être associée. C’est souvent lorsqu’un proche est concerné que la prise de conscience vient douloureusement rappeler à chacun que le vieillissement fait partie de la condition humaine. Les choix à effectuer alors se font très souvent par défaut et au regard de la situation tant territoriale que financière. »

Adapter notre société

Jérôme Guedj confirme : « Nous sommes tous dans une forme de déni intime et personnel du vieillissement qui se prolonge par un déni collectif et se traduit par un déni politique. » Il met en garde : « Ne tombons pas dans le piège d’aborder le sujet uniquement par le prisme financier. Le plus gros de l’effort à faire porte sur l’adaptation de la société : à partir de 2030, nous passerons, en dix ans, de 2 à 4 millions de personnes de plus de quatre-vingt-cinq ans. Certaines seront actives, d’autres fragiles ou en perte d’autonomie. Les vieux seront dans la vie et dans la ville. À nous de réfléchir à la façon de les valoriser et de valoriser ceux qui les accompagnent »

Pour Bernard Cassou, l’accent doit être également mis sur une prévention plus globale et collective. « Vouloir agir sur la perte d’autonomie, c’est également agir bien en amont et s’attaquer aux inégalités de santé, sociales et économiques : un mauvais état de santé est certes lié à des comportements individuels, mais ceux-ci sont tributaires des conditions sociales et économiques, et, in fine, de travail. Or, ce facteur est systématiquement éliminé des réflexions. »


Revue Valeurs Mutualistes N°315