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Il est deux heures du matin, Paris et ses intellos s’endorment. […] Les regards se perdent dans les motifs de la moquette de la salle des fêtes de l’Élysée. On boit les derniers cafés, ayant depuis longtemps renoncé à ce qu’ils fassent de l’effet.

Emmanuel Macron est en train d’évoquer « cette part de l’identité narrative, qui n’est pas une identité figée, mais qui est une identité qui se déforme à mesure qu’elle se raconte et se dit », qui « pense cette tension à l’autre » et que l’« on doit réinscrire ».

Derrière lui, le climatologue et glaciologue Jean Jouzel regarde discrètement sa montre. Il est deux heures, passées de trois minutes. Le président de la République poursuit son raisonnement sur la nécessité de « redéfinir l’espace, l’histoire et les mécanismes d’appropriation ».

Face à lui, la plupart des chaises sont vides. Parmi les soixante-cinq personnalités invitées par l’Élysée, lundi 18 mars, pour un « échange » avec le chef de l’État, rares sont celles à avoir tenu jusqu’au bout. Après huit heures de « débat » (le nom que la Macronie donne à ce qu’il serait plus juste de qualifier de succession de petits monologues), les esprits sont légèrement anesthésiés. Pour ne pas dire complètement éteints.

Au départ, ils étaient pourtant tous ravis de s’être assis aux côtés du chef de l’État, sous les dorures de la République et l’œil admiratif d’une partie de son cabinet. De faire partie du lot d’« intellectuels » choisis par l’Élysée pour « échanger sur les principaux défis et enjeux d’avenir auxquels la France est confrontée ». Des économistes, des sociologues, des philosophes, des juristes, des historiens, des commentateurs. Bon nombre de figures connues pour avoir soutenu Emmanuel Macron.

Des hommes surtout, beaucoup d’hommes : ils étaient 46 autour de la table pour seulement 19 femmes, les choses de l’esprit étant, on le sait depuis toujours, réservées à la gent masculine.

La soirée, animée par le journaliste Guillaume Erner, était retransmise en direct – jusqu’à minuit – sur France Culture, partenaire de cette opération de com’ « inédite ».

Les participants n’en revenaient pas tant c’était « inédit », mais vraiment « inédit », très très « inédit » même.

Qu’importe si certains, tel l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, avaient refusé de « venir faire tapisserie » au milieu de cette étrange cour. Qu’importe également si d’autres, comme la sociologue Dominique Méda, se sont réveillés sur le tard, réalisant avoir joué les « faire-valoir ».

L’essentiel était ailleurs. L’essentiel était que le chef de l’État puisse démontrer sa faculté à être à l’aise devant tous les publics et peut-être plus encore face à ces « intellectuels » qu’il admire tant.

Parce que le savoir, c’est beau, c’est propre. Ça n’arrache pas (plus comme en 68) de pavés. Ça ne part pas dans tous les sens, ça s’exprime de façon policée. Ça donne du « excusez-moi, Monsieur le président, vous savez que je vous aime bien, mais… », ça ne se coupe pas la parole. Ça écoute sagement, des heures durant, un président se gargarisant de ses choix politiques, de son « pragmatisme » et de sa « part de vérité ».

Emmanuel Macron a ainsi profité des questions qui lui étaient posées pour aborder tous les sujets (fiscalité, Algérie, corps intermédiaires, réseaux sociaux, transition écologique, laïcité…) sans jamais dévier de ce qu’il répète depuis des mois.

Aux économistes Philippe Aghion et Jean Pisani-Ferry, qui ont participé à la conception de son programme, il a confirmé qu’il n’y aurait pas de grand soir fiscal.

À ceux qui l’interrogeaient sur la concentration des pouvoirs et la fonction présidentielle, il a rétorqué que « nos institutions sont assez solides sur ce sujet-là » et que les gens qui les remettent en question sont les mêmes qui « n’aiment plus toute forme d’autorité que ce soit en démocratie ». Circulez, les « intellectuels », il n’y a décidément rien à voir. […]


Salvi Ellen, Médiapart. Titre original : « Macron et les intellos: le charme discret de la courtisanerie ». Source (extrait)