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À l’été 2016, l’économiste américain Joseph Stiglitz publiait L’Euro. Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, réquisitoire contre la monnaie unique en circulation dans dix-neuf des vingt-huit pays membres de l’Union européenne (1).

Sa singularité ne tient pas tant à l’analyse des défauts structurels de l’euro (l’application d’une même politique monétariste à des pays aux économies hétérogènes) ni de leurs conséquences (pression à la baisse sur les salaires, faible croissance, chômage, austérité) qu’aux solutions proposées.

À défaut d’une réforme profonde des institutions régentant l’euro qui irait dans le sens de la solidarité, l’auteur, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, préconise soit une sortie « en douceur » de l’euro, par un « divorce à l’amiable », soit la mise en place d’un « euro flexible ».

Dans cette seconde hypothèse, « des pays (ou groupes de pays) différents pourraient avoir chacun leur propre euro », dont la valeur fluctuerait au sein d’une fourchette commune (2). L’audience rencontrée par l’essai dans de nombreux pays du continent confirme que la remise en cause de l’euro n’est plus tout à fait un tabou depuis la crise financière de 2008.

Cependant, Stiglitz oublie que la monnaie unique ne relève pas seulement d’un choix de politique économique, susceptible de faire l’objet de décisions collectives rationnelles. Pour ses partisans comme pour ses adversaires, elle est aussi un fétiche politique, symbole de l’Union et pilier de l’intégration. […]

Dans les traités, aucune disposition ne permet de se retirer uniquement de la zone euro. L’État qui le souhaiterait devrait-il recourir à l’article 50 du traité de Lisbonne sur le retrait de l’Union (4), ou négocier une procédure spécifique ? […]

Certes, l’adoption de l’euro ne s’est pas déroulée sans heurt. Les critères de convergence qui l’ont préparée, définis en 1992, lors de l’adoption du traité de Maastricht, ont été âprement critiqués par certains économistes, car tenus pour responsables des politiques de rigueur appliquées dans les années 1990.

Quelques États ont tergiversé : lors du référendum du 2 juin 1992, le Danemark a rejeté le traité. D’autres ont refusé d’intégrer la zone euro à la suite d’une décision politique (le Royaume-Uni, sous la pression des conservateurs) ou d’une consultation populaire (la Suède, avec le référendum du 14 septembre 2003). Mais, après sa mise en place, en 1999, la monnaie unique passait pour un « acquis communautaire » irréversible.

« Pure spéculation » ?

Avec la crise des dettes publiques qui a frappé plusieurs pays (Espagne, Grèce, Irlande, Italie) à partir de 2010, la « crise de l’euro » a soudain occupé l’actualité, s’imposant comme un sujet central du débat politique. La sortie d’un pays membre et même l’éclatement de la zone euro tout entière sont apparus comme des hypothèses plausibles lorsque des pays ont vu leur dette s’envoler et n’ont plus bénéficié de la possibilité de se financer sur les marchés financiers à des taux soutenables. […]

Une contestation politique de l’euro, fondée sur la critique de l’austérité, s’est affirmée dans d’autres pays fondateurs de la zone. En France, l’ex Front national (FN [devenu RN]) […] s’empare du thème aux élections présidentielles de 2012 et 2017. Il cristallise l’hostilité de certaines franges des classes populaires à l’égard de Bruxelles et de sa bureaucratie, et permet de redonner vigueur à la défense d’une nation supposée brimée. […]

[…] Une grande partie de la gauche qui conteste les politiques d’austérité de l’Union demeure fortement attachée au mot d’ordre positif d’une « autre Europe » — sous-entendu : plus démocratique, plus sociale et plus écologiste.

En témoigne l’initiative lancée par l’ancien ministre des finances grec Yanis Varoufakis, Mouvement pour la démocratie en Europe 2025 (DiEM25), visant à démocratiser les institutions de l’Union

Cette option est aussi défendue en France par l’économiste Thomas Piketty et par le candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle de 2017, M. Benoît Hamon, avec la proposition d’un « traité de démocratisation de l’Europe ». Il s’agit de sauver le projet européen de ses propres turpitudes. Le niveau national est jugé obsolète, inadapté pour gérer des problèmes qui le dépassent, voire porteur de toutes les régressions politiques.

D’autres déplorent que la peur d’apparaître anti-européen et le soupçon de nationalisme inhibent la gauche. Au point d’affaiblir sa combativité, de nuire à la cohérence de ses analyses, et ainsi de nourrir l’illusion d’une possible transformation d’une Union vouée au libéralisme.

[…] Ce qui est en jeu, au fond, ce sont les marges de manœuvre d’un futur gouvernement, et les ruptures avec le cadre européen qu’il serait prêt à engager pour mener à bien sa politique. La réflexion est aussi tactique. Toute une partie de l’électorat — plutôt les classes moyennes diplômées —, sensible à la pensée critique de gauche, apparaît très attachée à l’idée européenne.

Selon les enquêtes d’opinion, l’euro est aujourd’hui plus populaire que l’Union, tandis que les projets de sortie effraient (10). Dès lors, des mouvements qui se situent dans une stratégie de conquête du pouvoir refusent d’endosser ouvertement des positions dont ils jugent qu’elles les affaibliraient. D’où la nécessité de ne pas revendiquer d’emblée la sortie de l’euro, de formuler plutôt des propositions pour corriger ses défauts, d’évoquer « un autre rôle pour la BCE », « la sortie des traités », « la fin de l’austérité ».

[…]… le Brexit a marqué une nouvelle étape.

Soudain, l’intégration cessait d’apparaître irréversible. Mais, paradoxalement, tandis que les dirigeants européens craignaient un effet de contagion, l’événement n’a pas réchauffé les ardeurs sécessionnistes — sans doute en raison de sa dramatisation médiatique, mais aussi parce qu’il donne à voir la complexité technique et politique du processus, toutes les incertitudes dont il est porteur. Dans le même temps, la « crise de l’euro » a connu une accalmie et moins fait l’actualité que d’autres questions, notamment celle des migrants.

Les organisations d’extrême droite ont ainsi révisé leur ligne, reléguant au second plan la critique de l’euro afin de recentrer leur discours sur le créneau de la menace migratoire et islamiste.

C’est le cas de l’AfD, avec l’arrivée à sa tête en 2015 de Mme Frauke Petry. Cette évolution est aussi assumée par la présidente du Rassemblement national (ex-FN) : « Nous avons acté que la priorité, ce sont les frontières, l’immigration et les accords de libre-échange qui nous sont imposés », déclare Mme Le Pen.

Ce changement résulterait d’une modification du rapport de forces. « Nous étions un peu isolés. Le choix était simple : soit se soumettre à l’Union européenne, soit sortir de l’Union européenne. Mais les choses ont changé. » Désormais, affirme-t-elle, « nous assistons à une révolte des peuples en Europe » qui pourrait déboucher sur un changement de majorité au Parlement européen, ouvrant la voie à une « modification profonde de cette Union » (11). […]

[…] Durant la campagne présidentielle française de 2017, l’Institut Montaigne, un cercle de réflexion patronal, avait entrepris de mettre en garde contre la proposition de Mme Le Pen de « restaurer le franc », en prédisant une perte de produit intérieur brut (PIB) située entre 4 % (« scénario favorable ») et 13 % (« scénario défavorable ») sur le long terme. Évidemment, la perspective de la « destruction d’un demi-million d’emplois » ne fait pas beaucoup rêver les Français (14). Ce chiffrage acrobatique reposait sur les études évaluant l’impact du Brexit, alors même que le Royaume-Uni présente des caractéristiques économiques différentes et n’appartient pas à la zone euro (15).

Les conséquences d’une rupture d’un pays membre avec l’euro — et a fortiori avec l’Union — sont en définitive mal connues et mal maîtrisées (16). Les argumentaires de principe sont nombreux, mais les études prospectives approfondies beaucoup plus rares, pour ne pas dire inexistantes s’agissant de la France (17). Les obstacles n’en restent pas moins réels, et le courage politique ne suffirait pas à les résoudre.


[…] Antoine Schwartz – Chercheur en science politique à l’université Paris Nanterre, le monde diplomatique de mars. Titre original du dossier : « union à refaire ». Source (extrait)


  1. Joseph Stiglitz, L’Euro. Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Les Liens qui libèrent, Paris, 2016.
  2. Un principe proche de celui du système monétaire européen, en vigueur avant la mise en place de la monnaie unique.
  3. Cité dans Stephen Wall, A Stranger in Europe : Britain and the EU from Thatcher to Blair, Oxford University Press, 2008.
  4. Et non pas le traité de Maastricht comme indiqué dans l’édition imprimée, le traité de Lisbonne venant compléter ce dernier.
  5. Jean-Jacques Mével, « Jean-Claude Juncker : “La Grèce doit respecter l’Europe” », Le Figaro, Paris, 28 janvier 2015.
  6. Handelsblatt, no 218, Düsseldorf, 10 novembre 2011. Cf. Hans-Werner Sinn, Die Target Falle. Gefahren für unser Geld und unsere Kinder, Carl Hanser Verlag, Munich, 2012.
  7. Reuters, Londres, 24 février 2017.
  8. Auteurs respectivement des ouvrages Sortons de l’euro ! Restituer la souveraineté monétaire au peuple, Mille et une nuits, Paris, 2011 ; Faut-il sortir de l’euro ?, Seuil, Paris, 2012 ; et La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui libèrent, 2014. Cf. aussi Cédric Durand (sous la dir. de), En finir avec l’Europe, La Fabrique, Paris, 2013 ; Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Béatrice Mathieu et Laura Raim, Casser l’euro pour sauver l’Europe, Les Liens qui libèrent, 2014.
  9. Anne-Charlotte Dusseaulx, « Mélenchon au JDD : “L’Europe allemande, ce n’est pas possible” », Le Journal du dimanche, Paris, 23 août 2015.
  10. Dans l’enquête « Eurobaromètre » publiée par la Commission européenne le 20 novembre 2018, 74 % des répondants appartenant aux pays membres de la zone euro jugent que l’existence de l’euro est une « bonne chose ».
  11. Europe 1, 23 septembre 2018.
  12. Wolfgang Münchau, « Euro exit for Italy or France would be a trauma », Financial Times, Londres, 9 avril 2017.
  13. Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Euro. Par ici la sortie ?, Fayard, Paris, 2017.
  14. « Sortir de l’euro et restaurer une monnaie nationale, le franc », Institut Montaigne, Paris.
  15. Depuis, les pronostics les plus pessimistes sur le destin économique du Royaume-Uni ne se sont pas vérifiés.
  16. La chancelière allemande Angela Merkel s’était résolue à tout faire pour empêcher la sortie de la Grèce de l’euro du fait de cette incertitude (Financial Times, 11 mai 2014).
  17. Stiglitz consacre un chapitre de moins de vingt-cinq pages, sur plus de cinq cents (édition de poche), à la question de la sortie unilatérale d’un pays.
  18. Lire Renaud Lambert et Sylvain Leder, « Face aux marchés, le scénario d’un bras de fer », Le Monde diplomatique, octobre 2018.