En Mai 68, les étudiants en révolte proclamaient sur les murs leur volonté de “vivre sans temps mort” et de “jouir sans entraves”.

Cinquante ans plus tard, le temps file entre les doigts des jeunes générations qui, inquiètes de l’urgence écologique, admonestent leurs aînés pour qu’ils anticipent la catastrophe.

Pour le philosophe Gérard Amicel, auteur de Que reste-t-il de l’avenir ?, les jeunes qui se mobilisent refusent le présent qui les étouffe et tentent d’ouvrir l’horizon des possibles. Malgré les sirènes du catastrophisme.

Après plusieurs décennies où les utopies s’étaient éclipsées, et où la peur avait réussi à congédier l’espoir, ces adolescents qui descendent dans la rue pour sauver la planète se libèrent enfin des carcans du présent pour envisager l’avenir sur le long terme, note le philosophe Gérard Amicel. Tout en étant conscients que c’est peut-être la dernière occasion.

En tant que philosophe, auteur d’un livre sur notre perte de confiance en l’avenir, que vous inspire le mouvement mondial des jeunes pour le climat ? Représente-t-il quelque chose de nouveau dans notre rapport au futur ?

Gérard Amicel — C’est un mouvement qui m’apparaît sympathique. Ces jeunes personnes veulent prendre leur avenir en main, et c’est en effet nouveau à cette échelle. Ils démontrent que la peur que les catastrophistes ont cherché à instiller dans la société ne s’impose pas à eux-mêmes comme un devoir : ils la ressentent véritablement. Leur réaction est civique, étonnante et nouvelle.

Pendant deux siècles, l’idéologie du progrès a soutenu que nous allions inéluctablement vers un avenir meilleur. Cette idéologie est aujourd’hui contestée – ces jeunes n’y croient plus. Le présentisme est l’idée selon laquelle, puisqu’il n’y a plus de progrès ni d’avenir radieux qui s’offrent à nous, il faut vivre le plus intensément et le plus vite possible, maintenant. […]

Peut-on voir dans ces mobilisations pour le climat le retour d’une utopie qui permettrait d’anticiper l’avenir, et d’orienter l’action dans une vision à long terme ?

Au contraire, je pense qu’ils sont extrêmement réalistes. Ces jeunes lisent, ils constatent que les experts demandent aux politiques d’agir maintenant, et ils nous appellent donc à prendre nos responsabilités. rester vivants, il faut prendre dès maintenant des mesures drastiques. […]

Etes-vous critique vis-à-vis de l’usage de la peur et du futur que font les “collapsologues”, ces théoriciens de l’effondrement de la civilisation industrielle ?

[…] Tous ces discours contemporains sur l’effondrement sont une reformulation du discours catastrophiste d’Hans Jonas dans Le Principe responsabilité (1979), ou de Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé (2004). A l’origine de ces discours, il y a cette idée de gouffre entre notre savoir technique et notre savoir prévisionnel.

Cette absence de savoir futurologique fait qu’il est impossible de modifier des habitudes profondément ancrées dans les mentalités. Par exemple, que nous disent les experts du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ? Que le réchauffement climatique pourrait aller de 0,3 à 4,8 degrés d’ici la fin du XXIe siècle. Et qu’au-delà de 2 degrés, le système climatique pourrait devenir chaotique, ce qui provoquerait des phénomènes extrêmes et imprévisibles.

Comment pousser les gens à agir dans ce contexte ? Cette parole d’expert est trop ambivalente pour susciter l’adhésion des peuples qui n’imaginent pas que le pire puisse advenir. […]


Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original : « La génération climat vue par Gérard Amicel : “Ils veulent rester vivants” ». Source (extrait)