Éleveurs de vaches, de brebis ou de chevaux, des paysans prennent la parole pour parler de leurs relations au vivant. Ils dénoncent la violence de certains propos anti-élevage, autant que celle d’un système industriel qui terrasse chaque jour un peu plus l’éthique. […]

Dominique agricultrice retraitée dans le Doubs, est de ces paysans qui, depuis des années, se rebellent contre l’élevage hors-sol, poussé à son paroxysme, en France, par la fameuse unité de production laitière et de méthanisation érigée dans la Somme, par un industriel. Mais, aujourd’hui, l’éleveuse s’inquiète encore d’autre chose.

Le « viande bashing », dont elle entend monter la petite musique depuis quelques années (ce discours qui tend à faire de la consommation de chair un péché par nature et finit par noyer, dans un même tonneau, élevage paysan et production animale intensive), la pousse, à nouveau, à donner de la voix. Et pas uniquement elle.

Éleveurs de vaches, de moutons, de chèvres et de volailles, apiculteurs, aussi, et même conchyliculteurs : ils sont une quarantaine d’hommes et de femmes à prendre la parole pour défendre leur métier dans un ouvrage que vient de publier la Confédération paysanne (1). Ils y racontent leur rapport au vivant et, de là, à la mort, le lien qui les unit à leur environnement et leur volonté de se réapproprier un débat sur le bien-être animal dont ils se sentent exclus et qui, parfois, les stigmatise.

 « La mort de l’animal n’est plaisante pour personne, et personne ne le nie. »

Quand Temanuata Girard s’est installée près de Tours, en Indre-et-Loire, pour y faire du fromage, elle avait la ferme intention de ne jamais l’infliger. « Ne pas tuer mes bêtes, c’était ma philosophie. » Le visage hâlé encadré de cheveux brun glacé, la jeune femme raconte comment elle a croisé les doigts pour que ses chèvres ne donnent pas naissance à des mâles. « Pour eux, la seule issue, c’est la boucherie où l’euthanasie… »

Ses prières n’ont évidemment rien changé à l’affaire. La première année, elle a tenté de tous les garder. « Dès la deuxième, j’ai compris que ce ne serait pas possible. Je n’étais pas de ce milieu. Je suis devenue éleveuse par amour des bêtes et de la nature. J’ai appris que cela avait des contreparties. Être confrontée à la mort de mes animaux en est une. » Elle a opté pour le seul choix possible. « Être attentive à ce que cela se passe correctement. Mes animaux, c’est moi qui les charge dans le camion, je veille à ce que tout se passe au mieux. Ça ne me plaît pas. Mais j’ai déjà laissé des bêtes vieillir à la ferme : croyez-moi, ce n’est pas plus heureux d’avoir à les faire piquer après quinze jours de souffrance parce qu’elles sont malades. »

Omniprésente dans tout élevage, la mort est, de fait, un élément intrinsèque à la vie d’une ferme. Et à la vie tout court. « Or, on ne l’accepte plus. Même pour l’homme, on en repousse l’idée », estime Stéphane Galais qui élève, en Ille-et-Vilaine, des chevaux et des vaches pie noire bretonnes, race locale dont la silhouette se dessine sur sa poitrine, taguée sur sa polaire. « Même les consommateurs de viande deviennent carnophages : ils en mangent sans faire le lien avec l’animal. »

Imaginée inéluctablement violente quand elle est administrée par l’homme, fantasmée forcément sans souffrance lorsque non, la mort devrait être étrangère à l’humanité, ou au contraire, anthropomorphisée. « Mais la question métaphysique de savoir au nom de quoi l’on meurt est strictement propre à l’homme. Celle qui intéresse les animaux est de savoir comment ils meurent. Et c’est là que l’on se doit d’apporter des réponses respectueuses. Au reste, une mort après étourdissement est bien moins douloureuse qu’une mort naturelle, qui n’exclut en rien la souffrance. »

 « Les vegan et les courants animalistes, qui prônent l’abolition de l’élevage, voudraient que l’on en finisse avec toute forme d’exploitation animale ,mais la relation qui s’est construite au fil des siècles entre l’homme et l’animal ne se résume pas à cela. L’élevage et nous éleveurs faisons partie d’un tout. » Sans élevage paysan, pas de pâture ni de transhumance, et sans pâture, pas d’entretien des paysages, ou sinon mécanique. « L’élevage est aujourd’hui la seule alternative à l’usage d’hydrocarbures et à l’agrochimie, sans lui, pas d’engrais naturels pour les cultures, pas de tonte à la périphérie des villes… »

Pas de sécurité alimentaire non plus, à moins de viandes moléculaires maturées dans les éprouvettes laborantines.


Marie-Noëlle Bertrand – Source (Extrait) . Titre original : « Agriculture. Face au discours anti-viande, les éleveurs se rebiffent »


  1. Paroles paysannes sur les relations humain-animal. Plaidoyer pour l’élevage paysan. www.confederationpaysanne.fr