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Alors qu’une n’nième journée de manifestations baptisée « le jour de la chute finale » s’annonce, le clan Bouteflika perd des soutiens. État des lieux à travers la presse.  … par conséquent et comme toujours il faut s’armer de patience et faire des recherches poussées sur les raisons cachées du cinquième mandat de Bouteflika. MC

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika va-t-il devoir renoncer à un cinquième mandat ?

Ou plutôt les différents clans qui l’entourent et qui ont intérêt à ce qu’il rempile malgré la maladie, la vieillesse et « la menace vitale permanente » qui oppressent sa respiration et ses neurones ?

La question commence à se poser de manière aiguë […] [alors] que des syndicalistes, des patrons, des anciens combattants parmi les plus zélés partisans du bouteflikisme quittent le navire.

Avec elle, une autre question : mais qui donc gouverne l’Algérie, 42,2 millions d’habitants ? Qui décide ? Qui limoge ? Qui tranche ?

L’Algérie, un pays où se pose nombre de questions.

Il existe un État, des institutions, qui gèrent le tout-venant. Il existe ainsi un formalisme administratif et institutionnel très marqué en Algérie. Mais pour les décisions sensibles : orientations politiques, nouvelles lois économiques, gestion sécuritaire des opposants, les noyaux ne sont pas nombreux. Il y a la présidence, donc, en temps normaux, Bouteflika et ses proches. Il y a aussi l’état-major de l’armée, allié du clan Bouteflika mais pas son vassal, ce qui est important. Les décisions stratégiques se prennent après tractations et consensus. « Ce brouillage permet au pouvoir politique d’échapper à ses responsabilités », renchérit […] Karima Lazali, […] « Depuis l’indépendance, il y a eu construction d’un pouvoir politique qui se déroulait sur deux scènes parallèles, l’une était visible et l’autre invisible qui exercerait tous les pouvoirs sans jamais en rendre compte aux gouvernés », décrit Karima Lazali. […]

Passage en revue des différents clans au pays où la règle qui prévaut est la suivante : ceux qui ne savent pas parlent et ceux qui savent ne parlent pas.

  1. […] Dans un message diffusé par l’agence officielle APS, jeudi 7 mars, le président algérien agite le classique « C’est nous ou la fitna (la discorde) et le chaos ». Bouteflika, qui félicite ses concitoyens pour leur « maturité » pendant les manifestations, exhorte à la vigilance « quant à une éventuelle infiltration de cette expression pacifique par une quelconque partie insidieuse, de l’intérieur ou de l’extérieur », invitant en premier lieu… les mères « à veiller à la préservation de l’Algérie, en général, et de ses enfants en particulier ». Qui a dicté ce message ? Le second en moins d’une semaine […] cette missive [qu’auprès signé] Bouteflika prend les Algériens pour des imbéciles et s’engage à tenir toutes les promesses qu’il n’a pas su tenir ces vingt dernières années. Ce, en un temps record puisqu’il promet de lâcher le pouvoir s’il est réélu une cinquième fois au terme d’un grand débat et d’élections anticipées et donc de ne pas briguer de sixième mandat en 2024 ! Qui a dicté cette lettre ? Et la lettre programme du 16 février dernier ? Son jeune frère, Saïd, ancien professeur d’informatique et syndicaliste dynamique nommé conseiller à la présidence dès 1999 ? Ce prénom maudit aux côtés de son aîné dans les slogans : « Ni Bouteflika, ni Saïd ! ». Le très discret et secret Saïd Bouteflika est-il devenu, avec la maladie et l’effacement de son frère, l’interprète de l’autorité présidentielle ou le porte-parole et l’instrument des clans qui se partagent et se disputent le pouvoir ? Serait-il à la fois l’un et l’autre ? « Saïd Bouteflika joue un rôle important, c’est vrai, mais il n’est pas Raoul Castro, estimait ici le sociologue Nadji Safir. Il peut enrichir ses amis du jour au lendemain, mais n’a pas la clé du pouvoir. Le pouvoir politique, en Algérie, n’est pas – encore – héréditaire. Il est composé d’un ensemble complexe et organisé d’institutions, de mécanismes de prise de décision, de discours, de pratiques et de personnes qui doivent toujours être considérés dans leurs deux types de fonctionnement, formel et réel. » « Monsieur frère » est en tout cas l’interface des chefs d’État et de gouvernements étrangers ainsi que des différentes institutions du pays, le pilier du clan familial. À ses côtés, inséparable de la trajectoire de Bouteflika depuis son arrivée au pouvoir en 1999 : Zhor Bouteflika, la sœur protectrice tout à la fois intendante, cuisinière personnelle, aide-soignante au palais médicalisé de Zeralda, une ancienne sage-femme ; Nacer Bouteflika, le frère confident, très discret secrétaire général du ministère de la formation professionnelle, propulsé sur le devant de la scène médiatique il y a quelques jours par un journaliste de Quotidien qui l’a filmé en caméra caché à l’hôpital de Genève. […] Signe parmi d’autres que le front du cinquième mandat se lézarde, ce camp soudé vient de perdre un de ses soutiens majeurs : l’influente Organisation nationale des moudjahidines. Les anciens combattants de la guerre d’indépendance qui, moins d’un mois plus tôt, avaient réaffirmé leur soutien à un cinquième mandat, se sont déclarés mardi 5 mars solidaires des manifestants. Pour eux, il y a « collusion entre des parties influentes au sein du pouvoir et des hommes d’affaires véreux qui ont bénéficié de manière illicite de l’argent public » en contradiction avec l’appel du 1er novembre et les valeurs de la lutte algérienne pour son indépendance. […]
  2. Les généraux Le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, vice-président de la Défense, est à 79 ans une figure de ce pays de trentenaires dirigé par des octogénaires. Un pays où la Grande Muette est au centre du jeu depuis l’indépendance dans l’exercice du pouvoir comme dans le choix du président. À l’exception de Houari Boumédiène, aucun président n’a été élu sans l’aval des généraux. […] D’aucuns disent que Gaïd Salah est en ces temps insurrectionnels l’homme qui détient la clé de l’ère post-Bouteflika. Avec ses presque quinze ans à la tête de l’état-major, un record, il impose sa poigne tout autant que sa loyauté sans faille au système Bouteflika. Et il entend bien montrer que la garante de la sécurité et de la stabilité, c’est l’ANP, l’armée nationale populaire algérienne, une institution encore très respectée malgré les accusations régulières de corruption. […] On note aussi qu’une partie des militaires mis à la retraite occupent une place privilégiée dans le monde des affaires. Ils jouent souvent les intermédiaires entre l’État et les investisseurs ou les prestataires, nationaux ou étrangers, et régulent la compétition. » […] Dans une chronique au Quotidien d’Oran, l’économiste Ahmed Henni évoque une fracture entre ceux « qui se heurteraient aux blocages administratifs et qui soutiennent les manifestations populaires contre la “continuité” et d’autres qui seraient prêts, pour maintenir la stabilité du pouvoir, à recourir à la force ». « La retenue des forces de sécurité, écrit-il, laisse supposer un attentisme, le temps de l’arbitrage. Si les partisans de l’usage de la force avaient eu le dernier mot, ils auraient, comme d’habitude, bien trouvé une quelconque provocation. […]
  3. Les hommes d’affaires Coup de tonnerre dans les cercles du pouvoir et au-delà. Plusieurs patrons, membres du Forum des chefs d’entreprises (FCE), la plus grosse organisation patronale d’Algérie, très proche du pouvoir, ont annoncé mercredi 6 mars leur ralliement à la contestation populaire. […]. Milliardaire, Ali Haddad doit sa fortune au système Bouteflika qui lui a permis de décrocher quasiment tous les plus gros et juteux chantiers du pays, les autoroutes, les barrages, les stades, etc. Il incarne parfaitement cette oligarchie qui prospère grâce au détournement massif des revenus des hydrocarbures […] Est-ce lui qui a convaincu Abdelaziz Bouteflika, ou plutôt son frère Saïd, de limoger, trois mois seulement après sa nomination, en août 2017, le premier ministre Abdelmadjid Tebboune, qui souhaitait instaurer « une séparation entre l’argent et le pouvoir », remplacé par le docile Ouyahia ? C’est-à-dire s’attaquer à la corruption, aux trafics d’influences, aux attributions de marchés sans appels d’offres, qui sont monnaie courante en Algérie, un des pays les plus corrompus au monde. […]
  4. Les syndicats En Algérie, le grand syndicat censé représenter les travailleurs s’appelle l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), il est dirigé par le même homme depuis… 1997 et cet homme est totalement affidé au pouvoir : Abdelmadjid Sidi-Saïd, partisan du cinquième mandat, auteur de grandes déclarations d’amour à une présidence à vie de Bouteflika. Et son soutien zélé qu’il assume haut et fort, allant jusqu’à menacer de représailles les familles qui boycotteraient le scrutin présidentiel, commence à sérieusement déranger. […] Plusieurs branches locales ou syndicats qui sont affiliés à l’UGTA ont apporté ces derniers jours leur soutien aux manifestants. Fatigués de voir leur centrale réduite à une antenne bureaucratique anti-ouvrière du régime, ils rejoignent dans la lutte de nombreux syndicats autonomes issus de l’éducation, la santé qui, pour beaucoup, ont expérimenté la répression syndicale.

Rachida El Azzouzi, Médiapart – titre original : « En Algérie, des clans et des défections ». Source (extrait).