Macron dans la presse européenne ? À la fois « impertinent » et « donneur de leçon »

[…] … Dans sa lettre publiée dans les 28 pays de l’Union européenne, Emmanuel Macron prône une « renaissance » de l’Europe qui s’appuierait sur trois piliers, « liberté, protection et progrès », calés sur la devise de la République française.

Des propositions qui suscitent des réactions contrastées dans les journaux européens.

« L’appel de Macron à une ‘renaissance de l’Europe’ est plein de pathos et de bonnes idées », titreHandelsblatt, quotidien économique de Düsseldorf, pour qui Emmanuel Macron a trouvé « les mots justes ». « Rien que la forme fait preuve de charme et d’esprit impertinent : s’adresser directement à tous les Européens, sans passer par d’autres gouvernements, juste avant un scrutin pour le Parlement européen – personne n’avait encore eu cette audace. »

Si « certains n’y verront qu’un discours ampoulé, typiquement français, sur l’Europe et sa mission civilisatrice […] », le Financial Timesjuge « certaines propositions novatrices ».

« Un appel à ‘remettre à plat l’espace Schengen’ révèle que Macron a durci sa position sur l’immigration (ce qui lui vaut le soutien d’électeurs de droite). Il entend par ailleurs conserver dans Schengen un noyau d’États essentiellement libéraux, qui mettraient en œuvre une politique d’immigration commune, même si cela suppose d’exclure du processus certains des pays anti-immigrés d’Europe de l’Est », note le quotidien économique britannique.

Ambition personnelle

C’est « un rendez-vous qui, pour le numéro un de l’Élysée, deux ans après son accession au pouvoir, représente certainement un test important en interne, compte tenu de sa popularité fluctuante », analyse La Stampa. « Le scrutin européen est avant tout une carte personnelle que Macron veut jouer à l’échelle continentale. Avec une ambition plus ou moins déclarée : se tailler une place dans les livres d’histoire sous la rubrique ‘Pères européens refondateurs’. »

« D’un côté, il veut arrêter l’avancée du populisme nationaliste pour ne pas tomber dans le ‘piège européen’, constitué ‘de mensonges et d’irresponsabilité’, qui ont conduit au Brexit et ‘qui peuvent détruire l’UE’. D’autre part, cependant, il souhaite apporter sa contribution afin de ne pas tomber dans l’autre piège, celui de la démission et du statu quo »

De Morgen rappelle quesi « ce n’est pas la première fois qu’il élabore un plan européen complet, jamais autant n’a été en jeu pour lui ». « Les élections européennes de mai constituent le premier véritable scrutin pour Macron depuis son entrée en fonction en 2017. »

« Le président déborde de projets grandioses et d’idées ambitieuses, mais la faisabilité politique de ses projets laisse à désirer : les ‘gilets jaunes’ l’ont clairement montré dans son propre pays », avance le quotidien belge. « Face aux manifestations répétées, Macron a dû admettre qu’il était allé trop vite. »

Donneur de leçon

Plus acerbe, le quotidien espagnol ABC souligne qu’Emmanuel « Macron lance la campagne des élections européennes de son parti, La République en marche (LREM), en donnant des ‘leçons’ d’européanisme, alors qu’il ne trouve toujours pas les alliés européens indispensables pour faire avancer ses projets européens stagnants ».

Il mène une campagne électorale « avec beaucoup de publicité personnelle (articles, interviews), mais sa mauvaise cote de popularité risque de constituer un obstacle fondamental : comment convaincre le reste de l’Europe, quand il ne convainc pas en France ? » s’interroge ABC. « Dans ce contexte, le traitement ‘macronien’ de la crise des ‘gilets jaunes’ risque de devenir une tumeur cancéreuse pour la France, enlisée, sans réformes, relançant la gesticulation ‘européenne’. »

Laurence Joan-Grangé – courrier international. Source https://www.courrierinternational.com/article/politique-macron-dans-la-presse-europeenne-la-fois-impertinent-et-donneur-de-lecon

Autre son de cloche …

Macron s’occupe lui même de la campagne pour Bruxelles

Macron est plus que jamais en campagne. Dans la foulée de ses interventions interminables aux quatre coins du pays dans le cadre du grand débat national, le président de la République mène lui même, pour l’instant, la campagne LR-EM pour les élections européennes du 26 mai.

Une tribune signée de sa main doit sortir demain matin dans les journaux de tous les pays de l’Union. Plusieurs des mesures qu’il entend proposer ont d’ores et déjà fuité ce soir dans la presse. Le tout ressemble plus à un document de campagne qu’à la feuille de route soutenue par un chef d’État déjà en exercice depuis plus d’un an et demi.

Mais qu’importe, puisqu’en politique il est toujours possible de tromper mille fois mille personnes. Voilà donc que Macron défend une grande Conférence pour l’Europe, avec des débats partout dans l’Union, sans « tabou », et qui pourrait aller jusqu’à la renégociation des traités en place. Une sorte de grand débat européen en somme. On attend avec impatience la liste des mesures exclues d’office, notamment en termes de fiscalité, comme avec l’ISF en France…

Il faut que tout change pour que rien ne change.

Macron veut aussi une remise à plat de l’espace Schengen, une police des frontières commune et un office d’asile européen. Sans doute pas pour accueillir comme il se doit les réfugiés, mais pour bâtir toujours une Europe forteresse et barricadée. Il défend aussi, et ce n’est pas nouveau, un traité de défense commun, toujours plus aligné sur l’OTAN.

Côté compétition économique, loin de tout changement de paradigme qui placerait la coopération au coeur du projet européen, le président lance l’idée d’une « juste » concurrence. De quoi s’agit-il ? Macron évoque ici un salaire minimum européen, mais pays par pays, ce qui n’empêchera en rien les délocalisations et le dumping social à l’intérieur de l’Union.

Côté travailleurs détachés, un potentiel progrès : l’idée selon laquelle il y aurait une même rémunération pour un même lieu. Reste à savoir dans quel sens et si la mesure vivra ou s’effacera comme par magie. La crise environnementale, elle, est renvoyée à la création d’une banque dédiée à l’écologie, sans précision.

Au final, sans doute échaudé par les gilets jaunes et la forte contestation contre sa politique dans le pays, Macron semble répondre en jouant de nouveau la carte du « il faut que tout change pour que rien ne change ».


Aureliéne soucheyre – L’Humanité. Source (extrait)


En Macronie, le ruissellement fonctionne surtout en matière de prise de décisions politiques.

Il fallait donc attendre qu’Emmanuel Macron parle pour que la campagne de la République en marche pour les élections européennes soit officiellement lancée. C’est chose faite. En signant une tribune qui a vocation à être publiée, dans plusieurs journaux en France et en Europe, disponible depuis hier soir sur Internet, le chef de l’État donne « les bases » de la campagne européenne de la République en marche. Le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale, Gabriel Attal, estimant que « c’est le rôle du président de proposer une orientation pour l’Europe », en avait déjà livré la teneur hier matin sur France Info. « On est dans une transition, il y a des risques très forts. » Évoquant la « montée du nationalisme », le Brexit, des « enjeux économiques forts », le cadre LaRem estime qu’il y a besoin d’un « leadership en Europe et, aujourd’hui, c’est Emmanuel Macron qui l’incarne ».

Peut-on souscrire à l’idée émise par Gabriel Attal que « les peuples européens sont en attente d’un leadership » ? Le chef de l’État en tout cas y croit, qui a choisi l’Italie, avec laquelle il était en froid sur le traitement de l’immigration (malgré des résultats très similaires), pour donner un avant-goût de sa campagne, sous la forme d’un entretien dans l’émission Che tempo che fa, sur la Rai Uno. « Cette campagne, elle, ne doit pas être entre une ouverture béate et le retour au nationalisme », a plaidé Emmanuel Macron. On perçoit toujours le clivage « progressistes-nationalistes » cher à LaRem et à son véritable patron, mais le ton s’est quelque peu radouci.

Les marcheurs n’ont pas de tête de liste, mais un président en campagne

Lors du discours de la Sorbonne, en septembre 2017, il avait fustigé « les passions tristes de l’Europe » (nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli), qui menaçaient l’idée qu’il se fait du fédéralisme européen (sur laquelle LR-RM rallie pour cette campagne le Modem et l’UDI), voire la simple bonne entente entre les peuples. Aujourd’hui, il ne condamne plus aussi ouvertement les « ennemis de l’Europe », l’Italien Matteo Salvini en tête, ou Viktor Orban en Hongrie. En proposant, refrain connu, une « Europe qui peut mieux protéger les peuples », Emmanuel Macron mord sur les marges de ces « populistes » qu’il dénonce par ailleurs, notamment en France le Rassemblement national de Marine Le Pen qui, de souverainiste et antieuropéen, est passé sous l’influence des identitaires de son premier cercle à une vision européenne et localiste. L’« Europe des peuples » est donc une dénomination qui peut séduire l’ensemble de l’arc politique européen… et assurer, peut-être, une visibilité au Parlement européen à l’Alliance des démocrates et des libéraux (Alde) à laquelle LR-RM devrait se rallier, en vue d’arbitrer entre des sociaux-démocrates en perte de vitesse et une droite qui se réorganise autour de ses éléments les plus durs.

Emmanuel Macron et son mouvement ont identifié l’urgence de changer de ton. C’est qu’afficher des convictions pro-européennes sans débouchés politiques ne suffit pas : lors du discours de la Sorbonne, en septembre 2017, le président rêvait tout haut d’une « Europe refondée », avançant une cinquantaine de propositions… qui dix-huit mois plus tard n’ont pas trouvé de traduction. Le président devait hier s’adresser « aux peuples et pas aux institutions », assurait au Monde le président du groupe la République en marche à l’Assemblée nationale, Gilles Le Gendre, en promettant des « solutions très concrètes » : « Il va proposer des choses qui parlent aux peuples, qui répondent aux anxiétés, aux espoirs. » L’exact inverse de ce qu’avec l’exécutif et la majorité il se propose de faire en France. Mais il faut bien commencer quelque part…

Pour donner « un cap et une impulsion », dixit Gabriel Attal, aucune figure n’a été désignée pour conduire la liste. Ni à la République en marche, ni au gouvernement. Circulent les noms de la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, et de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, soutenue par François Bayrou et qui aurait les faveurs de l’Élysée. Le suspense se dissipera fin mars, lors de la publication de la liste. Jusque-là (et sans doute au-delà), la tête de liste s’appelle, on l’aura compris, Emmanuel Macron.


Grégory Marin – Source