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Petit matin brumeux

 » Le mois de juin arriva, remplissant le cirque d’une chaleur moite et bourdonnante de mouches, exaspérant les sèves qui firent bouillonner presque d’un coup la verdure des hêtres ; c’était un temps pouilleux, et gras, de grisaille aveuglante à travers quoi s’effaçaient les horizons et s’aplatissaient les perspectives. Dès le matin, le ciel sans profondeur prenait une teinte rance, avec ce très léger tremblement qu’on observe au-dessus des marais par grosse chaleur ; l’éclat louche et huileux des schistes faisait peser sur le vaste entonnoir une continuelle atmosphère d’orage. Tous les insectes semblaient frappés de stupeur, à l’exclusion de ces mouches que l’émanation de lessive et de poisson d’eau douce des grands halliers excitaient autant que la pestilence des charognes. Pas le moindre souffle d’air, aucun oiseau pour pétiller sur les éteules — sauf des corbeaux qui dérivaient lentement à la verticale des falaises contre lesquelles se répercutaient leurs cris préhistoriques, et qui s’abattaient sur les carcasses d’arbres morts pour méditer pendant des heures sur ce monde solaire loqueteux. »

Jean Carrière – Extrait du roman :  » L’Épervier de Maheux. »