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Avraham B. Yehoshua est Né en 1936 à Jérusalem, il est l’un des chefs de file de la littérature israélienne contemporaine. Très engagé en faveur du processus de paix israélo-palestinien, il a participé à l’initiative de Genève. Son dernier roman, « le Tunnel » (Grasset), aborde entre autres, la fiction des questions politiques.

  • Le personnage principal du Tunnel est un ingénieur à la retraite qui perd la mémoire, souhaitiez-vous parler du poids écrasant de la mémoire en Israël et des dégâts que cela peut produire ?

Avraham B. Yehoshua Les juifs et les Palestiniens sont écrasés par la tyrannie de la mémoire, qui devient un obstacle qui empêche de voir la réalité. À Gaza, les Palestiniens se jettent contre les barrières et sont tués par les balles de l’armée israélienne. Ils veulent retourner à la maison, celle de leur arrière-arrière-grand-père. Mais où se trouve cette maison ? Pour y revenir, il faut détruire des bâtiments israéliens. Chez les juifs aussi, l’Holocauste est devenu un culte mémoriel qui empêche les gens de voir la réalité et l’avenir.

Les juifs qui sont retournés en Cisjordanie en disant qu’il y avait, deux mille ans auparavant, une colline juive, une synagogue, ne voient pas que c’est le passé et qu’aujourd’hui, ils pénètrent dans un village arabe. Tout le mouvement de la colonisation qu’Israël a entreprise à partir de 1967 était basé sur la conception de la mémoire. C’est pourquoi David Ben Gourion, premier ministre d’Israël à deux reprises, est allé dans le désert, là où il n’y a pas de mémoire, en disant : c’est notre place, c’est une terre vide, nous ne nous mêlons à personne.

C’était pour lui une manière de dire qu’il ne fallait pas être esclave de la mémoire. Il faut être conscient que la moitié de l’État d’Israël est un désert très peu peuplé avec des choses magnifiques et un potentiel énorme. Mais, au lieu de mettre de l’énergie dans ce désert, on investit énormément d’argent dans les colonies des territoires occupés. Et aujourd’hui, on ne peut plus faire partir les colons installés là-bas. C’est pourquoi nous allons, de fait, vers un État binational.

  • Vous avez beaucoup évolué sur cette question. Pendant de longues années, comme d’autres personnes de gauche, vous défendiez une solution à deux États. Pourquoi avez-vous changé d’avis ?

Avraham B. Yehoshua C’est une formule vide. Nous avions l’illusion qu’on pouvait couper la terre en deux États et Jérusalem en deux capitales. En 1967, les Palestiniens ont eu seulement 22 % du territoire et nous avons eu 78 %. Mais, dans les 22 %, on a mis des colonies et des villes qu’on ne peut pas retirer. Il y a là-bas 400.000 Israéliens, dont la plupart sont des zélotes, des fanatiques, qui ne partiront pas. […] L’État binational est devenu la seule possibilité d’abolir l’apartheid, qui est devenu comme un cancer. L’idée qu’il existe deux lois, qu’on n’a pas les mêmes droits, que la justice ne s’applique pas de la même manière selon qu’on est israélien ou palestinien, empoisonne Israël, et pas seulement les territoires.

  • Dans le roman, le thème de la maladie est justement très important, comme si le corps malade représentait l’État d’Israël…

Avraham B. Yehoshua La maladie est un phénomène qui unit les Palestiniens et les Israéliens. Dans le roman, je montre le côté humaniste, la façon dont ils se rencontrent au sein de l’hôpital : les Israéliens soignent les Palestiniens et vice versa, les chefs de clinique sont juifs, palestiniens, tout est mêlé. La maladie est à la fois une métaphore de notre relation avec les Palestiniens, mais c’est aussi une métaphore de l’espoir, des relations d’intimité qu’on peut réussir à créer.

  • Votre personnage reprend du service pour aider un jeune collègue à construire une route dans le désert du Néguev. Quand le tracé de la route bute sur une colline, il songe à creuser un tunnel pour ne pas la raser. Que signifie ce tunnel ?

Avraham B. Yehoshua Ce tunnel n’est pas seulement physique, il est aussi métaphorique. C’est un tunnel entre les identités, qui va permettre de passer de l’une à l’autre. Sur cette colline vit une famille palestinienne sans identité. Son histoire commence parce que la femme est malade du cœur. Son mari, instituteur, a vendu un morceau de terre qui ne lui appartenait pas pour payer un traitement très cher. En vendant ce terrain, il s’est attiré les foudres des Palestiniens.

Pour se dédouaner, l’officiel qui a imaginé toute cette affaire décide d’installer la famille sur cette colline. Et quand il est question de faire passer une route à cet endroit, il y a deux solutions : soit raser la colline, soit construire un tunnel pour éviter de la détruire et de faire partir la famille.

  • Cette question de l’identité a-t-elle prise une place démesurée en Israël ?

Avraham B. Yehoshua Cela devient terrible et la solidarité nationale diminue. En Israël, il y a des laïques, des religieux, des religieux nationalistes, des Arabes, des Druzes, des homosexuels, des féministes, la gauche, la droite, des tribus… Et chacun fait de son identité un bastion. […]

  • Vous avez protesté contre la loi adoptée par la Knesset le 9 juillet 2018 définissant l’État israélien comme « nation du peuple juif » et déclarant l’hébreu comme la seule langue officielle…

Avraham B. Yehoshua C’est une loi abominable, qui n’était pas nécessaire. […] Il y a 4 millions de Palestiniens, l’arabe n’est pas une langue secondaire, elle est parlée. Cela n’a pas de sens de dire que les Palestiniens ne parleront plus l’arabe. […]

  • Vos ancêtres sont originaires de Salonique. Comment votre famille est-elle arrivée en Palestine ?

Avraham B. Yehoshua Ils sont arrivés dans la deuxième moitié du XIXe siècle, pour des raisons surtout religieuses. Ils se sont ensuite installés à Jérusalem. Ils ont quitté une très grande communauté à Salonique, une ville dont la majorité des habitants étaient juifs, Ashkénazes ou Séfarades. […]

  • La voix des intellectuels et des écrivains est-elle encore entendue en Israël ?

Avraham B. Yehoshua Non, c’est fini. […]


Entretien réalisé par Sophie Joubert – le quotidien l’humanité. Titre original : « Avraham B. Yehoshua : « En Israël, l’apartheid est devenu comme un cancer » ». Source (extrait)