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 « J’ai toujours eu besoin d’aller voir du côté de ceux qu’on ne regarde pas ou qui n’intéressent personne. Les stigmatisés, les marginaux ou ceux qui nous dérangent parce qu’ils ne correspondent pas au peuple dont on rêve en tant qu’intellectuel de gauche » –  Isabelle Coutant. Depuis son mémoire de maîtrise, la sociologue s’évertue à décrire la réalité plurielle des catégories populaires. Chercheuse au CNRS passée par l’ENS, elle s’applique à exercer une sociologie moins corsetée, réconciliante, sans jamais porter de jugement

Ces derniers mois, les « gilets jaunes » ont été accusés de racisme et ils se sont parfois vu reprocher de polluer la planète avec leurs voitures au diesel. Bref, ils ont soudain rendu visible une frange de ces mal-aimés dont Isabelle Coutant s’évertue à « porter la parole ». . […]

. […] « Aujourd’hui, . […]  ceux qu’avec ses collègues elle avait appelés les « petits-moyens », en reprenant les propos d’une enquêtée, ne se fédèrent plus . […] contre ceux d’en bas, mais contre ceux d’en haut. Reste que dans un cas comme dans l’autre, ces figures populaires ne correspondent en rien aux images idéalisées de la classe ouvrière.

 Rassembler les points de vue « Quand j’ai commencé à étudier les sciences sociales, les premiers travaux que j’ai lus sur le monde ouvrier étaient parfois homogénéisants, tout du moins par rapport à l’expérience que j’avais de ces univers », raconte-t-elle. Paris est alors terra incognita pour la jeune fille venue intégrer l’internat de la rue d’Ulm, en 1994. Isabelle Coutant a grandi à Saint-Nazaire, qui doit sa réputation de « ville rouge » à la grève des forges de Trignac à la n du XIXe siècle. Dès le départ, elle trouve à cette vision héroïque du peuple un je-ne-sais-quoi qui la met mal à l’aise. C’est pour elle une manière d’occulter la réalité plurielle des catégories populaires.

Dans son mémoire de maîtrise dirigé par le sociologue Michel Pialoux, elle s’attache déjà à décrire les tensions entre différentes fractions, parmi les ouvriers de la construction navale. Idem dans Délit de jeunesse. La justice face aux quartiers (La Découverte, 2005), tiré de sa thèse, où elle se fait fort de rassembler les points de vue de jeunes délinquants, de travailleurs sociaux, de gendarmes, d’agents RATP, des habitants des grands ensembles et des pavillons voisins. . […]

 […] Ses parents, une professeure de mathématiques et un médecin généraliste, ne sont pas nés bourgeois. Côté maternel, le grand-père était cordonnier et la grand-mère tenait un bureau de tabac de village, avant de se consacrer à l’éducation de ses enfants.

Formés à la JOC, la Jeunesse ouvrière chrétienne de France, ils croient dans l’école de la République et vont jusqu’à déménager en ville, à Cholet (Maine-et-Loire), an que leurs enfants puissent fréquenter le lycée public Côté paternel dans un village des Mauges dans le même département l’univers n’est pas le même C’était que leurs enfants puissent fréquenter le lycée public. Côté paternel, dans un village des Mauges, dans le même département, l’univers n’est pas le même. « C’était aussi un milieu populaire mais moins cultivé, moins engagé, plus sombre. Mon grand-père n’a pas toujours eu de travail et ma grand-mère, qui avait des problèmes d’alcoolisme, tenait une épicerie. Les hommes étaient assez bourrus, un peu machos. C’était plus l’univers d’Annie Ernaux ! », raconte la sociologue. La première lignée est survalorisée, la deuxième – par contraste – dévaluée.

On admire le grand-père maternel pour ses responsabilités nationales dans le mouvement des Maisons des jeunes et de la culture, lui qui avait eu cette repartie face à un énarque qui l’interrogeait sur l’éducation populaire : « Je ne sais pas vous dire ce que c’est, mais c’est ce qui fait que je suis devant vous. » . […]  

[…] « Isabelle Coutant a l’engagement modeste et discret d’une chercheuse qui s’efforce toujours d’être au plus près des personnes auprès desquelles elle conduit ses enquêtes. Son travail scientifique est profondément empreint d’un questionnement éthique sur la place du sociologue dans la société », soutient ainsi l’anthropologue Didier Fassin, qui a dirigé un programme européen auquel elle avait participé. C’est une qualité que ses pairs lui reconnaissent volontiers. « Elle a un certain art pour choisir les bons sujets et un souci constant de prendre son temps pour mener patiemment l’enquête et écouter avec empathie les personnes enquêtées », abonde le sociologue Stéphane Beaud. Et le sociologue Gérard Mauger, qui a dirigé sa thèse, d’ajouter : « Isabelle Coutant ne cède jamais pour autant à l’emphase populiste ou à la déploration misérabiliste. » Impliquée, la chercheuse rêve au fur et à mesure d’une sociologie moins corsetée, plus débridée.

Rencontrés lors de ses études à l’ENS, l’anthropologue Alban Bensa, l’historien Gérard Noiriel et le sociologue Christian Baudelot représentent pour elle, a posteriori, des guides dans cette voie. « Tous étaient habités quand ils parlaient de leurs archives et de leurs enquêtes aux étudiants que nous étions, ils transmettaient leur expérience de manière très vivante, engagée et peu académique. »

Elle-même y travaille. Ainsi s’est-elle libérée de certains codes dans son dernier ouvrage, Les Migrants en bas de chez soi (Seuil, 2018), jusqu’à s’aventurer l’an dernier hors de sa discipline pour réaliser avec Mehdi Ahoudig un documentaire radio, Wilfried, du nom d’un ancien caïd de Villiers-le-Bel (Val d’Oise), assassiné dans la période où les enregistrements ont eu lieu.

La sociologue et le réalisateur se sont connus place des Fêtes, il y a longtemps. Et l’on décèle là encore l’art et la manière d’entremêler les fils de l’histoire ancienne et de ses désirs actuels, de réconcilier des éléments en tension et de composer avec les contradictions. Y compris les siennes. […]


Marion Rousset, Le Monde – titre original : « L’approche du peuple » – source (extrait)


Isabelle Coutant « Les Migrants en bas de chez soi » (Seuil, 2018) – 19 €.