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A l’occasion du dîner du Crif, Emmanuel Macron a demandé la dissolution des associations ou groupuscules racistes ou antisémites.

Une étrange sensation de déjà-vu. Le président Macron a fait connaître au dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ce mercredi sa volonté de dissoudre trois groupuscules d’extrême-droite – les néonazis Blood and Honour, Combat 18 et le plus connu et néo-fasciste « Bastion social ». Dans le viseur, les « associations ou groupent » racistes ou antisémites alors qu’un cimetière juif a été profané, et les tombes recouvertes de croix gammées, à Quatzenheim (Bas-Rhin) le 19 février dernier.

Les dissolutions n’empêchent pas les militants de continuer leur combat

Dissoudre les groupuscules pour les empêcher de nuire. Manuel Valls y avait eu recours en 2013… sans grand succès. Dans la foulée des violences entraînant la disparition de l’antifa Clément Méric, la dissolution comprenait alors deux mouvements d’extrême-droite : « Troisième Voie » de Serge Ayoub, dont des membres étaient directement impliqués dans sa mort, et l’Œuvre française de l’ancien frontiste et fasciste assumé, Yvan Benedetti.

Aujourd’hui, ils continuent leurs activités, en dépit des condamnations. L’un avec son violent groupe néonazi, les White Wolf Klan. L’autre avec le Parti Nationaliste français, parti ultranationaliste né en 1983 mais quasi inactif avant sa refondation en 2015 grâce à l’accueil des anciens de l’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes révolutionnaire -le bras armé de « Troisième Voie ».

Des condamnations n’empêchant pas ces militants de mener le combat qui est le leur. Mieux, Yvan Benedetti a été condamné en juillet dernier pour reconstitution de ligue dissoute. Encore aujourd’hui, l’intéressé continue ses activités sans vergogne. […]

La dissolution d’Ordre Nouveau en 1973 (mouvement d’inspiration néofasciste ayant participé à la naissance du Front National) a ainsi eu pour effet de faire passer à l’action directe les membres les plus radicaux. « Le risque d’une dissolution c’est donc d’obtenir l’effet inverse qu’espéré : un plus grand trouble à l’ordre public. »

De fait, faire de la violence un élément majeur, souvent esthétisée, de ces groupes, c’est certes reconnaître l’histoire dont ils sont les héritiers, mais c’est aussi ignorer l’impopularité des actions violentes. […]

Des éléments indivisibles à l’ère des réseaux sociaux

En multipliant les modes de communication (Facebook, Twitter, VK), ces groupes sont de fait organisés par-delà tout cadre juridique déterminé par une association. Dans la foulée de l’annonce du président Macron, le Bastion social n’en démordait pas. « Avec nos avocats, on verra comment continuer à faire valoir nos idées sous une autre forme », soutenait le président du mouvement, Valentin Linder, dans des propos recueillis par l’Alsace, avant d’ironiser : « Si on ne peut plus utiliser le nom, au pire, ça changera nos t-shirts et nos drapeaux ».

Dans un contexte tendu, les dissolutions peuvent être ainsi des « dissolutions de pur confort pour l’Etat », analyse Nicolas Lebourg […]

 Face aux profanations de cimetière juif, ou aux agressions verbales d’un Alain Finkielkraut, la dissolution voudrait faire croire qu’elle émerge en réaction immédiate à la montée de l’antisémitisme. […]

Face au casse-tête de la dissolution, quelques solutions alternatives pourraient être pensées, selon le chercheur Nicolas Lebourg à l’image de « l’adaptation du modèle allemand de surveillance des radicalités, en enlevant la dimension sécuritaire et policière, et l’engagement d’une sensibilisation des forces politiques et entreprises médiatiques, l’usage réfléchi de la législation antiraciste, ou sur les appels à la violence ».

Autant de moyens pour l’universitaire afin de contenir une radicalité violente et fournir une « une soupape de sécurité aux colères et ressentiments sans que la vague n’emporte l’ordre républicain et les valeurs de l’humanisme égalitaire qui doivent le fonder ».

De l’opprobre à l’auréole du martyr

De la dissolution, des acclamations pourraient survenir des deux camps, de ceux la subissant et ceux la réclamant. Jean-Yves Camus, autre spécialiste de l’extrême-droite, rappelait gravement à l’occasion de la Commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France, le 30 janvier dernier, qu’il ne fallait pas « leur donner l’auréole qu’ils cherchent qui est celle du martyr ».

Yvan Benedetti, dont le continuel engagement a participé à forger l’image d’un militant  »pur », en sait quelque chose, et complète : « Ça donne une légitimé, ça montre qu’on est un opposant au Système et qui ne fait pas semblant puisqu’il vous interdit. Ça légitime ton combat ».

Une légitimité reconnue par les militants alors qu’il nous apprend qu’à l’issue sa condamnation pour reconstitution de ligue dissoute en juillet 2018, un important donateur s’est fait connaître pour lui apporter un soutien financier à la liste qu’il présentera aux élections européennes. « Ça ne fera pas tout mais aidera grandement. »

 […] le 19 janvier dernier, alors qu’il haranguait une foule de 400 militants, […], il rappelait sa volonté d’aller chercher Manuel Valls « jusqu’en enfer pour lui faire payer cette forfaiture de l’interdiction de l’Œuvre Française. […] L’Œuvre française qui a la légitimité française. On ne dissout pas l’Œuvre française comme on ne dissout pas la France ». Tonnerre d’acclamations dans la salle comble.


Valentin Pacaud – Les Inrocks – titre original : « Pourquoi dissoudre les groupuscules d’extrême-droite ne sert à rien » – Source (Extrait)