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Depuis plus de trois mois, BFMTV met le paquet sur les gilets jaunes et diffuse en boucle sa bouleversante enquête sur « la France des oubliés ». La chaîne aurait pu en tourner une partie dans ses propres locaux : pendant des années, le groupe NextRadioTV, dont fait partie la télé d’info en continu, a lui-même « oublié » de payer une chroniqueuse de sa filiale BFM Business. Mais il n’a pas oublié de la faire trimer.

Sa belle aventure au pays de BFM, Sandy Prenois l’a racontée aux prud’hommes (14/01/2019).

Au commencement, en janvier 2013, une petite annonce sur le site Fashion-Jobs à laquelle la jeune femme, 27 ans à l’époque, répond. Puis ce message d’une rédactrice en chef : « Votre mail avec CV et photo est bien arrivé jusqu’à moi. J’ai lu avec intérêt votre mail, cela correspond vraiment à ce que nous cher­chons. » Un rendez-vous, et hop ! « Tu vas être contente, j’ai l’aval pour te tester comme chroniqueuse », lui annonce sa future patronne. Et, le test, c’est du sérieux, il va durer longtemps !

Sois fidèle et tais-toi…

  • Février 2013 : pour « Goûts de luxe », une émission qui cause du Paris chic, Sandy court chaque semaine les salons de la mode, les maisons de parfum et de haute couture. Elle déniche des sujets, réalise des reportages, tend le micro, écrit, enregistre. Dior, Gucci, Hermès, Chanel… Le week-end, elle est à la télé. Sa chronique dure de trois à cinq minutes, elle est rediffusée en permanence. Le luxe, le luxe, le luxe, mais pas un rond de salaire !
  • 20 août 2013: estimant que le test a assez duré, la chroniqueuse ose demander à être payée. Le ballet des mails savoureux peut commencer !
  • Sa rédactrice en chef : « Chère Sandy, malheureusement, je comprends tout à fait ta demande, mais les choses n’ont pas bougé par rapport à l’an dernier, la direction serre les boulons de partout. » Une année passe.
  • La chroniqueuse a le tort d’être patiente. Elle rêve de réussir à la télé, elle court après un contrat et après sa cheffe.
  • 11 septembre 2014, Sandy : « Je me permets de te joindre pour savoir s’il serait envisageable de redemander à ce que je sois payée. Ils savent que je suis investie et fiable ».
  • Réponse de la patronne : « Hello Sandy, j’aimerais tellement te répondre par la positive ! Dans tous les cas, impossible pour l’instant. Nous attendons un nouveau directeur de la rédaction pour la semaine prochaine ! Merci de ta fidélité ! Bon courage. PS : souhaites-tu qu’en fin de chronique nous relayons sur ton blog ? » Comme a tenté de l’expliquer l’avocate du groupe aux prud’hommes, la contrepartie du labeur de Sandy est qu’ « elle gagnait en notoriété car elle rediffusait ses chroniques sur son blog ». Trop généreux.Encore une année qui passe, et toujours pas le moindre euro !
  • 19 mars 2015 : Sandy réclame une attestation de « chroniqueuse » à l’employeur BFM. Refus net, « pour limiter les risques ». « Je préfère jouer la prudence pour l’avenir », écrit imprudemment Laurent Drezner, le secrétaire général de la rédaction.
  • 12 août 2015: la chroniqueuse, qui continue à chroniquer semaine après semaine, ré-réécrit à sa cheffe : « Tu m’avais dit que je serais rémunérée cette année. »
  • Retour à l’envoyeuse : « Pour la rémunération, c’est en discussion, tu sais, ma pauvre… donc je te tiens au courant. A bientôt ». « Pauvre » est effectivement le mot !Mais, côté business, ça frémit.

Dura luxe sed luxe

  • 4 septembre 2015, la rédac chef : « Chère Sandy (…), je pense que nous pouvons améliorer un peu ta chronique (…) sur les sites d’e-commerce, il faudrait que tu sois plus vendeuse. » Plus vendeuse mais toujours pas payée !
  • 25 septembre 2015, Sandy à sa supérieure : « BFM, ils vont trop loin à mon avis. Ça va faire près de trois ans que je leur demande d’être payée, et c’est le calme plat. » La quatrième année se profile déjà !
  • 1er septembre 2016 : la très dévouée envoie une ultime demande de « rémunération ».
  • Elle veut « voir la directrice des ressources humaines ». Pas de réponse : trois mois plus tard, BFM Business liquide l’émission.
  • 15 décembre 2016, 22h 37, la rédac chef : « Bonjour Sandy, je suis désolée qu’Emmanuel t’ait appris ainsi la fin de « Goûts de luxe ». Je comptais t’en informer plus posément et t’expliquer les choses. » C’est pourtant clair !
  • En près de quatre années, Sandy a préparé et enregistré 171 émissions au total, sans toucher la queue d’un radis. C’est sa famille qui la soutenait. Elle réclame aujourd’hui plus de 300.000 euros. A la barre, l’avocate de BFM Business a répliqué sans trembler que Sandy était une « bénévole », une « invitée » de la chaîne. Jugement le 30 avril.

En attendant, rendez-vous pour un prochain épisode poignant de « La France des oubliés », sur BFMTV !


Christophe Nobili – le Canard enchaîné, 20/02/2019