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Suite à la crise des subprimes, des milliers d’Américains ont quitté maisons et appartements pour une vie d’errance à bord de vans.

Dans Nomadland, la journaliste Jessica Bruder raconte le quotidien de ces nouveaux nomades. Des vies entre précarité et solidarité.

Janvier 2018, 18 heures.

Tandis que le soleil se couche, le froid s’abat à l’ouest de l’Interstate 10, autoroute inter-Etats américaine. Au loin, des milliers de points dorés scintillent au pied des Dome Rock Mountains. Les pare-brise des camping-cars reflètent la lumière vespérale. Bienvenue à Quartzsite (Arizona), où se déroule le grand festival hivernal des nomades. Moins de quatre mille habitants habituellement, plusieurs dizaines de milliers de caravanes, vans et bus scolaires chaque hiver. Là, pas de touristes avides de paysages, mais les nouveaux nomades américains, sur la route depuis la crise immobilière de 2008.

Anciens membres de la classe moyenne

Si les vagabonds ont toujours existé, ces nouveaux nomades se distinguent par leur façon de concevoir la route. Ces anciens membres de la classe moyenne ne se seraient jamais imaginés vivre en camping-car, au milieu de panneaux solaires en construction, prendre leurs douches dans les lieux publics ou effectuer des détours pour éviter la police. Pourtant, le destin en a décidé autrement. En 2008, alors que les prix de l’immobilier montent en flèche, les revenus sont amputés. La plupart des foyers sont touchés de plein fouet, n’ayant pas réussi à se créer un filet de secours pour se prémunir contre les catastrophes ordinaires que sont le divorce, la maladie ou les accidents.

L’indépendance sur les routes américaines

Lassés de se battre pour survivre dans un appartement tout juste correct, certains choisissent un nouveau mode de vie : l’indépendance sur les routes américaines. Ces nouveaux nomades affirment leur choix.

La bête noire des démographes

Parmi les portraits poignants, celui de Linda May, 63 ans. Accompagnée de son chien, Coco, Linda a un rêve : construire une géonef, habitation autonome et autosuffisante. En attendant de trouver l’endroit parfait, la sexagénaire parcourt les routes avec sa Jeep Grand Cherookee Laredo. La nuit, elle dort dans le Squeeze Inn (“l’auberge serrée”), petite caravane jaune pâle attachée à l’arrière.

Pour subvenir à leurs besoins de première nécessité, Linda enchaîne les emplois saisonniers ingrats. S’il n’existe pas de chiffres précis sur ces nouveaux nomades – “bête noire des démographes” –, la question de l’âge n’est pas anodine : près de neuf millions d’Américains âgés de 65 ans et plus avaient encore une activité professionnelle en 2016. Soit 60 % de plus qu’une décennie auparavant.

La solidarité prime

A partir de cette nouvelle donne, de nouveaux secteurs économiques se développent. Si des centaines d’employeurs proposent des offres diverses et variées, Amazon a su s’imposer avec la plate-forme CamperForce. En 2008, face aux difficultés pour recruter des saisonniers durant le rush de Noël – les entrepôts étant souvent en périphérie – le géant Amazon teste son nouveau programme. Les postulants affluent de tous les Etats-Unis.

Pour Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, pas de doute : un nomade sur quatre aura travaillé pour CamperForce d’ici à 2020. Et pour les multiples douleurs provoquées par le travail, pas de panique, Amazon a pensé aux distributeurs gratuits d’analgésiques.

Dans ces situations difficiles, la solidarité prime néanmoins. Des rassemblements – les Get Together (aka “GTG”) – sont régulièrement organisés. A Noël, il n’est pas rare d’observer des groupes réunis autour d’une dinde en plein milieu du désert. Sans oublier la fameuse réunion de Quartzsite, où des dizaines de milliers de nomades viennent passer une quinzaine de jours. Durant la journée, les participants alternent entre repas à la populaire pizzeria Silly Al’s ou encore soirées autour de feux de camp. Le tout dans un espace-temps où les classes sociales semblent s’effacer. Jessica  Bruder détaille : “Il existe une immense culture de l’hospitalité sur la route. Les nomades sont parmi les plus démunis, et font pourtant preuve d’une générosité dont il faudrait s’inspirer.”

The Adventures of Tioga and George

Une solidarité amplifiée par internet, depuis les premiers forums sur le sujet jusqu’au fil de discussion Reddit, en passant par les tutos YouTube pour customiser son van ou encore l’appli smartphone Wallydocking, dédiée au camping sauvage sur les parkings de la chaîne de supermarchés Walmart. Dans la jungle du web, une figure se distingue : celle de George Lehrer, aka Tioaga George, blogueur depuis 2003, mort le 5 février 2019. A 65 ans, George décide de déménager dans une caravane Fleetwood Tioga Arrow. Il lance au même moment son blog The Adventures of Tioga and George, accumulant plus de sept millions de visites en moins de dix ans.


Manon Michel – les Inrocks, Titre original : « Qui sont les nouveaux nomades américains, déclassés de la crise de 2008 ? » – Source