C’était le grand désordre de printemps. Les forêts de sapins faisaient des nuages à pleins arbres. Les clairières fumaient comme des tas de cendres. La vapeur montait à travers les palmes des feuillages; elle émergeait de la forêt comme la fumée d’un feu de campement. Elle se balançait et, au-dessous de la forêt, mille fumées pareilles se balançaient comme mille feux de campement, comme si tous les nomades du monde campaient dans les bois. C’était seulement le printemps qui sortait de la terre.

Le nuage prenait peu à peu sa couleur sombre à l’image des lourdes ramures. Elle avait aussi la lourdeur de la grande masse d’arbres, son halètement et son odeur d’écorce et d’humus. Il pesait sur les vallons creux avec juste un liséré d’herbe neuve sous lui.

Les pâturages charrués de sources nouvelles chantaient une sourde chanson de velours, les arbres hauts craquaient d’un côté et de l’autre comme des mâts de navire. La bise noire était arrivée de l’est. Elle charriait sans arrêt des orages et un soleil extraordinaire. Les nuages des vallons palpitaient sous elle puis, tout d’un coup, ils s’arrachaient de leur lit et ils bondissaient dans le vent. De grandes pluies grises traversaient le ciel.

Tout disparaissait montagnes et forêts. La pluie pendait sous la bise comme les longs poils sous le ventre des boucs. Elle chantait dans les arbres, elle allait en silence à travers les larges pâturages. Alors arrivait le soleil, un soleil épais et de triple couleur, plus roux que du poil de renard, si lourd et si chaud qu’il éteignait tout, bruits et gestes. La bise se relevait. Il y avait un grand silence.

Les branches encore sans feuilles étincelaient de mille petites flammes d’argent et, sous chaque flamme, dans la goutte d’eau brillante, les bourgeons neufs se gonflaient. Une épaisse odeur de sève et d’écorce fumait un moment dans l’air immobile. Le piétinement de la pluie passée descendait vers les fonds. La pluie nouvelle venait à travers les sapins, la bise retombait de tout son poids, les taches noires de la pluie et du soleil marchaient dans tout le pays sous une frondaison d’arcs-en-ciel.

Dans les coupes profondes de la terre, les nuages épaississaient lentement avec des soubresauts comme la soupe de farine. De temps en temps d’énormes bulles éclataient en jetant des éclairs. Le tonnerre roulait ses grosses pièces de bois dans tous les vallons de la montagne. Puis l’orage se dressait dans sa bauge. Il piétinait les villages et les champs, faisant éclater des arbres dans ses ongles dorés.

Le ruissellement des eaux dansait, fouillait sous toutes les herbes. Au penchant des talus les sources grasses sautaient en soufflant comme des chats. Les neiges étaient déjà toutes fondues. Elles avaient découvert une terre noire, sanguine, enrichie d’eau et qui jutait sous le piétinement léger des oiseaux. Les glaciers usés de soleil et de pluie coulaient à pleins torrents dans d’étroits corridors encombrés de roches énormes.

La bise s’arrêta. Les nuages immobiles entassèrent sur les horizons leurs épais feuillages pommelés, leurs cavernes, leurs sombres escaliers, les gouffres bleus où se perdaient en épanouissements toutes les lumières du soleil. Il faisait chaud. L’ombre même était chaude. Les derniers soubresauts de la bise secouaient quelques tringles de grêles.

Le soleil reprenait de jour en jour sa couleur naturelle. Il montait tous les matins à travers une vendange de nuages, puis il se mettait à rouler doucement sur le sable fin du ciel dégagé; les bêtes de poils, les bêtes de plumes, les bêtes de peau rase, les bêtes froides, les bêtes chaudes, les perceurs de terre, d’écorces, de roches, les nageuses, les coureuses, les voiliers tout commençait à nager, à courir, à voler, avec des souvenirs d’anciens gestes. Puis tout s’arrêtait, humait le chaud et démêlait du museau, au milieu du grillage tremblant et blond de la lumière, la trace sirupeuse de l’amour. Pendant de longs crépuscules le soleil descendait derrière les valions sonores dans les appels de bêtes et le ruissellement multiplié des eaux.

Les glaciers fondaient. Ils n’avaient plus que de petites langues amincies dans les cannelures des roches; la montagne couverte de cascades grondait comme un tambour. Il n’y avait plus de petits ruisseaux mais des torrents musclés aux reins terribles et qui portaient des glaçons et des rochers, bondissaient, luisants et tout fumants d’écume plus haut que les sapins, minaient leurs rives profondes, emportaient des lambeaux de forêts. Les eaux, les roches, les glaces, les ossements d’arbres se tordaient en grosses branches d’acier à travers le pays et se déversaient en mugissant dans l’immense fleuve. Lui portait ses larges eaux si loin de son lit ordinaire qu’il ne bougeait presque plus, encombré de fermes désertes, de bosquets, de tertres, de lignes de peupliers; perdus dans des replis de collines, il s’engraissait lentement à plat. Des bords lointains on apercevait seulement là-bas au milieu le moutonnement du grand courant.

Depuis longtemps les houldres avaient quitté la falaise de l’arche pour aller crier le printemps partout. Mais les oiseaux ordinaires revenaient tous les soirs au grand rocher tapissé de lierre et de clématite. Il y avait des fauvettes, des mésanges de toutes les sortes, des rossignols, des verdiers, des carmines, des pies, des corbeaux, tous les habitants de la ronce ou de la forêt, mais rien que des mangeurs de viande. Pas des mangeurs de graines. Ils étaient gras et lourds à ne plus bien savoir ni voler ni marcher. Ils se cramponnaient dans les résilles de branches et de feuilles qui tapissaient le rocher et ils restaient là un moment à se reposer du vol de tout le jour sur le grand pays plein de chaleur et d’espérance. Ils clignaient des yeux, ils tournaient la tête, ils s’aiguisaient le bec, ils s’épuçaient, puis ils se mettaient à se raconter tout ce qu’ils avaient vu ou entendu dire là-haut dans le ciel.

Le chant du monde – Jean Giono

Défilé de Ruoms Avril 2013