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En décrétant le 15 février l’état d’urgence afin de financer son “mur” à la frontière, le président Trump bafoue les prérogatives du Congrès pour mieux camoufler un échec cuisant, dénonce ce chroniqueur conservateur.

Dessin de Chappatte -Suisse

La première chose à savoir concernant la décision du président Trump de décréter l’état d’urgence national à la frontière sud des États-Unis est qu’il ne s’agit pas d’un acte de fermeté mais d’une preuve de faiblesse. Je sais que ce n’est pas la position du Parti [républicain], mais c’est une réalité politique indéniable. Quand Barack Obama a signé le décret présidentiel pour le programme des Dreamers protégeant ces jeunes sans-papiers, c’était là aussi une marque de faiblesse.

Un président fort met en œuvre ses décisions en passant par le Congrès et non par décret présidentiel. C’est pour cette raison que le président peut généralement faire passer ses mesures phares juste après son élection, quand il est le plus légitime. Les mesures adoptées par décret sont plus vulnérables parce qu’elles peuvent être annulées par le Congrès ou le prochain président.

Changer de sujet

C’est en partie pour cacher sa faiblesse que Donald Trump a déclaré l’état d’urgence [qui lui permet de réaffecter des fonds pour construire un “mur” à la frontière]. L’accord négocié entre élus des deux partis et qui prévoit pour la sécurité à la frontière un montant inférieur à ce que les parlementaires avaient proposé au président avantla fermeture de l’administration fédérale [shutdown] représente un échec cuisant pour Donald Trump. S’il n’avait pas déclaré l’état d’urgence nationale en même temps qu’il signait ce texte, tous les médias en auraient fait leur une. En décrétant l’état d’urgence, il a trouvé un moyen efficace de changer de sujet de conversation.

Même si c’est une décision grotesque.

Certes, la présidence dispose de meilleurs arguments juridiques que ne l’affirment ses adversaires les plus féroces. Depuis la signature du National Emergency Act de 1976 par Gerald Ford, le gouvernement fédéral a déclaré 58 urgences nationales, dont 31 sont toujours en vigueur. Ainsi que l’a affirmé Donald Trump dans son discours de vendredi, les urgences nationales décrétées par le passé “ont rarement posé problème”. « Ils les signent ; tout le monde s’en fiche. J’imagine qu’elles n’étaient pas très passionnantes. »

Mais c’est bien là le problème. La plupart des urgences nationales ne sont effectivement pas passionnantes au sens où elles ne déchaînent pas les passions et la controverse. La plupart visent des sujets précis et limités, les sanctions prévues pour des crimes internationaux par exemple. Il y a quelques années, Barack Obama a décrété l’état d’urgence nationale pour lutter contre la grippe aviaire. L’idée derrière cette décision était que le président avait besoin de pouvoir agir vite, sans attendre une décision du Congrès, étant entendu qu’il prendrait des décisions que le Congrès approuverait lui aussi s’il était en mesure de prendre des décisions rapides.

Pas une vraie urgence

Ce n’est pas le cas ici. Le Congrès a pris une décision. Dans les deux chambres, républicains et démocrates se sont prononcés sur ce qu’il convenait de faire – et de ne pas faire – à la frontière. Le président aurait pu mettre son veto à cette décision, et provoquer une seconde fermeture de l’administration fédérale. Mais il ne l’a pas fait. Il a signé l’accord négocié entre les deux partis, puis il a annoncé unilatéralement qu’il ferait quand même ce qu’il voulait.

Je ne pense pas que cet accord soit bon et je n’en veux certainement pas à Trump de ne pas l’aimer non plus. Mais là n’est pas la question. Trump reconnaît lui-même que tout cela n’est qu’une farce, que ce n’est pas “une vraie urgence nationale”. “Je n’avais pas besoin de faire ça, a-t-il avoué à un journaliste de NBC. Je veux juste accélérer les choses.”

Un argument en or pour l’armée d’avocats qui se préparent à contester cette mesure devant les tribunaux.

Toutes les mesures d’urgence adoptées par le Congrès ces dernières décennies accordent à l’exécutif des pouvoirs qu’il ne devrait pas avoir. À quelques rares exceptions près, ces pouvoirs spéciaux sont plus irritants que dangereux. Mais pas dans le cas présent. Trump a décrété que sa défaite face au Congrès justifiait le recours à des pouvoirs monarchiques pour déployer l’armée sur le territoire américain.

Il s’agit ni plus ni moins d’un abus de pouvoir. Le fait que si peu de républicains s’en émeuvent est une preuve supplémentaire que le Congrès et le Parti républicain sont un repaire de poules mouillées, plus faibles encore que le coq qui se pavane dans le Bureau ovale.


Jonah Goldberg – courrier international, source