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Après avoir écrit sur les mémoires de l’esclavage, sur la psychiatrie coloniale, Aimé Césaire ou Frantz Fanon, Françoise Vergès retrace les liens entre le féminisme et l’histoire de l’oppression, la colonisation.

Dans Un féminisme décolonial, la politologue et féministe analyse les dissensions de ces idéologies tout en déconstruisant le système patriarcal lié au système capitaliste.

Les droits des femmes ont été complètement vidés de leur contenu pour devenir seulement un droit individuel véritablement encadré dans la conception libérale du droit. Un peu partout dans le monde on assiste à une grande vague de répression contre les mouvements de femmes qui émergent au Brésil, en Argentine, au Mexique, en Palestine et en Inde.

Qu’est-ce que le “féminisme civilisationnel”, précisément ?

Le féminisme civilisationnel est au service d’une idéologie et d’une éthique. J’emploie le terme “civilisationnel” en écho à la mission civilisatrice du temps colonial, c’est-à-dire à une approche d’autres cultures ou d’autres sociétés ayant besoin d’être civilisées et éduquées selon les pays du Nord, qui eux, posséderaient la bonne conduite. Les féministes ont repris les principes de cette mission civilisatrice en affirmant savoir ce qu’est et doit être l’émancipation des femmes, et en prétendant l’expliquer aux femmes du Sud et aux populations racisées du Nord qui y aspireraient sans en comprendre les contours.

Elles se sont appuyées sur le fait qu’il existerait des sociétés qui permettraient l’émancipation des femmes et d’autres qui ne le permettraient pas, particulièrement les sociétés musulmanes depuis les années 1980. Je tenais à montrer cette persistance d’une idéologie de la colonialité qui se reconfigure au sein même du féminisme.

Ce féminisme civilisationnel s’est donné pour but de faire entrer les femmes dans le capitalisme et non pas de transformer toute la société pour davantage de justice sociale. A travers le féminisme décolonial, je montre qu’il est temps de se battre et de dénoncer ces sociétés.

Votre livre débute par l’histoire de la grève de janvier 2018 des femmes de ménage travaillant gare du Nord, à Paris. En quoi ces représentations sont-elles des traces encore vives des rapports de domination et de violence créés par la colonisation ?

Nettoyer, c’est aussi prendre soin. Et il est important de s’attarder sur les problématiques de migrations, de racialisation, de sexualisation, de développement des espaces et de gentrification des villes. Aujourd’hui, l’extension du capitalisme a donné naissance à une multiplication des surfaces de bureaux un peu partout dans le monde, avec davantage de banques, de compagnies d’assurances, d’aéroports, de gares… Toutes ces structures qui rendent possible le fonctionnement du capitalisme. Et qui les nettoient ?

Ce travail revient en majorité aux femmes racisées âgées de 40 à 50 ans, comme le prouvent les chiffres de l’Organisation mondiale du travail. Et les femmes de la bourgeoisie profitent de ce travail invisibilisé aux yeux de tous pour s’émanciper. Une femme peut aujourd’hui devenir cadre dans une grande société parce qu’une autre femme, racisée, sera là pour s’occuper de son enfant pendant ce temps. Le rapport au colonial c’est celui d’une force de travail précarisée, racisée et mobile.

Les femmes des entreprises de nettoyage en France ou ailleurs le disent : parce qu’un seul nettoyage ne suffit pas à leur donner un salaire décent, elles sont parfois contraintes à faire d’immenses trajets dans une même journée. Toute cette reconstruction de l’espace, propre, pour une classe néolibérale et globalisée qui court partout et toujours plus vite est rendue possible par toutes ces femmes que l’on ne voit même plus.

Pourquoi n’en parle-t-on pas d’après vous ? Le modèle d’intégration français empêche-t-il de se pencher sur ces questions ?

En France, nous avons énormément de mal à parler des questions raciales. C’est quasiment impossible. Depuis la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle, l’arrivée de citoyens français dont les parents sont issus des anciennes ou des actuelles colonies et qui sont devenus des médecins, des avocats ou des acteurs ont permis de mettre la question raciale sur le devant de la scène. Tout d’un coup ce n’étaient plus uniquement ces balayeurs des rues ou ces ouvriers sur les chantiers de construction.

L’apport des historiens et des sociologues qui font peser la question raciale dans la structure même de la République est impossible à entendre. La France a en elle des traces de l’empire colonial mais elle a toujours refusé de le reconnaître. La classe ouvrière française s’est également construite à travers cela.


Fanny Marlier –Les Inrocks, titre original : « Le féminisme a été kidnappé par le capitalisme » – source (extraits)


Le livre de Françoise Vergès, « Un féminisme décolonial »(La Fabrique), 152 p., 12 €, parution le 15 février 2019.