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Depuis l’incarcération de Carlos Ghosn, le 20 novembre [2018], les administrateurs de Renault, dont la fonction est de surveiller et de contrôler les activités de l’entreprise et de son PDG, [regardent ailleurs].

Il y en avait, pourtant, du beau linge, au sein de ce conseil d’administration. De grands capitaines d’industrie, par exemple : Franck Riboud (Danone), Thierry Desmarest (Total) et Marc Ladreit de La­charrière (Fimalac) ont formé, une décennie durant, un trio de poids dans les instances du constructeur automobile. Mais ces PDG ont tous quitté la table du conseil avant le printemps 2018. Des chanceux…

Une autre figure de l’establishment, Philippe Lagayette, a, elle, conservé son fauteuil. Ce n’est pas un administrateur lambda : depuis le 2 mai 2007, ce polytechnicien et énarque (reconverti dans la banque d’affaires) préside le comité de l’audit, des risques et de l’éthique. En 2011, Lagayette a également été promu « administrateur référent ». Son rôle consiste notamment à « présider les débats ayant pour objet l’évaluation de la performance du PDG et la fixation de sa rémunération », comme le précise le « document de référence » du groupe. Fort de cette position, Lagayette a vu ses jetons de présence doubler, pour atteindre 83.194 euros brut en 2017. La pole position…

En roue libre

L’administrateur en chef et ses compagnons n’ont pas forcé la carburation pour détecter les bugs de la gouvernance Ghosn. Le mariage au château de Versailles ? « Nous ne discutions pas du détail des opérations de mécénat au conseil », note l’un. Les mises à disposition et le financement d’appartements luxueux aux quatre coins de la planète ? « Ce n’est pas nous, c’est Nissan », rétorque un autre. Même langue de bois en ce qui concerne l’absence de contrôle de Renault-Nissan BV (RN-BV), structure de commandement commune aux deux constructeurs, logée à Amsterdam.

« Créée en 2002 avec un capital négligeable et des frais de fonctionnement minimes, RN-BV n’était à l’origine qu’une boîte à lettres sans siège social, assure un ponte de Renault. Elle devait servir à faire des achats et des études communes, c’est tout. » Détournée de son objet, la petite société, dotée d’un budget de 65,1 millions en 2016, a inscrit dans ses comptes une ligne « frais de consultants » de 19,15 millions d’euros (« L’Express », 22/1). Seule une toute petite partie du voile a été levée sur les heureux bénéficiaires de ces contrats. Pour l’instant…

Sortie de route

Rachida Dati a confirmé avoir touché 600.000 euros, en tant qu’avocate, pour avoir conseillé le constructeur entre 2010 et février 2013. Le consultant en sécurité Alain Bauer a, de son côté, perçu 280.000 euros, Mouna Sepehri, membre du directoire de Renault, et Claudine Pons, patronne de l’agence de communication Les Rois Mages, devenues toutes deux proches de Carlos Ghosn après l’affaire des espions (2011), ont également été rémunérées via cette boîte noire.

« Les comptes de RN-BV sont visés par les commissaires aux comptes ! » souligne un dirigeant de Renault. Ils n’auraient donc pas dû échapper à la vigilance des membres du comité d’audit. En 2017, Cherie Blair, épouse de l’ex-Premier ministre britannique et membre dudit comité, a, certes, séché deux réunions sur trois. Mais les administrateurs de l’Etat, plus assidus, n’ont pas été plus actifs. Depuis dix ans, pas moins de cinq directeurs de l’Agence des participations de l’Etat (parmi lesquels Alexis Kohler (2010-2012), devenu, depuis, le plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron à l’Elysée) ont siégé dans ce comité. « Nous avons posé des questions, assure l’un d’entre eux. Mais les administrateurs indépendants faisaient bloc autour de Ghosn. »

Odile Benyahia-Kouider – Le Canard Enchaîné, 13/02/2019