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Résolument à contre-courant, le philosophe et sociologue Manuel Cervera-Marzal estime dans son nouvel essai (“Post-vérité, pourquoi il faut s’en réjouir”) que derrière ses aspects repoussants, la post-vérité est une occasion de régénérer la démocratie. Il nous explique pourquoi.

[…] Manuel Cervera-Marzal  … , je ne suis pas du tout convaincu qu’internet ait entraîné une baisse de la qualité du débat public. Je ne suis pas aveugle au fait que le complotisme, l’antisémitisme et les fake news se répandent sur internet, et grâce à internet. Mais internet a aussi permis l’émergence de Wikipédia, de nouveaux médias indépendants […], de blogs qui en 2005 ont permis à des citoyens d’avoir des informations sur le traité constitutionnel européen (TCE) qui n’étaient absolument pas données par la presse nationale, et donc de se forger leur propre opinion de manière relativement éclairée… J’appelle à plus de nuances sur le présent. Quant au passé, comment peut-on prétendre qu’avant 2016, nous étions dans l’ère de la vérité ? Je n’y crois pas un instant.

Les exemples abondent : la propagande publicitaire mise en place aux Etats-Unis dans les années 30 avec les travaux d’Edward Bernays, celle des régimes totalitaires, les fausses promesses sur le diesel propre, le plein emploi, le Watergate, le Rainbow Warrior… Et on peut remonter bien plus loin dans le temps. J’ai l’impression que la post-vérité est un mot à la mode, qui permet de nous rassurer quand on est confronté à un événement imprévisible. Il faut sortir de ce confort.

Question d’Inrocks : Ce serait donc selon vous un moyen commode pour les médias de se dédouaner de leur incapacité à anticiper certains événements, comme l’élection de Trump ou le Brexit ?

Je ferais plutôt ce constat pour les intellectuels. Certains d’entre eux sont en effet déstabilisés par ces événements qu’ils n’ont pas vu venir, et ils essayent de manière précipitée de leur trouver une explication toute faite grâce au terme de post-vérité. […]

[…] pourquoi le terme [post-vérité] est-il autant utilisé ? […]

C’est un réflexe de classe, une forme d’entre-soi élitiste. Parler de post-vérité sous-entend que l’opinion publique est en train de se détacher de la vérité, voire de la rejeter sciemment. Soyons même plus précis : une fraction de la société en particulier est visée, les classes populaires, auxquelles on reproche de voter pour des populistes de droite ou de gauche, d’être dans l’erreur, dans l’émotion et de fonctionner à l’instinct. En parlant de post-vérité, ces élites et ces experts révèlent leur impensé et leur inconscient élitiste. On peut voir cela comme un rappel à l’ordre.

Ce que masque le terme de post-vérité, c’est donc la simple possibilité pour un plus grand nombre de personnes de s’exprimer à travers internet et de délibérer à la place des experts institués ?

[…] Le numérique est une innovation technologique qui a des effets sur la politique. Le premier d’entre eux c’est de démocratiser l’accès à la parole publique. Les blogs, Facebook ou Twitter permettent à des gens qui autrefois n’avaient aucun moyen de se faire entendre de prendre la parole. Beaucoup déplorent cette démocratisation. […]

Facebook constitue la première source d’information quotidienne de 44% des adultes américains, et de 40% des Français. La presse se défend en accusant les réseaux sociaux d’être à l’origine de tous les mots, tout comme elle avait tenté de discréditer la radio lors de son émergence.

[Pour vous,] “la post-vérité est le signe d’une crise d’autorité”, c’est-à-dire d’une défiance vis-à-vis des médias qui se vérifie tous les jours dans le développement du mouvement des “gilets jaunes”. Comment expliquez-vous cette fracture médiatique ?

La principale cause du malheur des gens ordinaires aujourd’hui réside dans les inégalités. Leurs principaux adversaires sont donc les élites économiques et financières. Mais elles n’ont pas de visage pour la plupart des gens. Qui connaît les actionnaires ou les patrons des entreprises pour lesquelles on travaille ?

Il y a en revanche une fraction de l’élite qui est extrêmement visible pour le citoyen ordinaire, parce que c’est son métier d’apparaître à l’écran : c’est le journaliste télévisé – David Pujadas, PPDA, Jean-Michel Aphatie, ceux dont on voit le visage à longueur de journée. C’est donc vers eux que la colère se dirige le plus spontanément, en partie à tort, car même s’ils occupent une fonction idéologique en relayant les arguments du patronat, ils ne sont pas comptables du fond du problème. […]

Cette profession n’est cependant pas homogène, il y a plein de types de journalistes différents, dont certains qui tentent de bonne foi de faire leur autocritique. Un des résultats de cette réflexion a été l’émergence des sites de fact-checking. […]

Je suis en faveur du fact-checking, mais en prenant un peu de hauteur, je m’interroge sur ses fondements.

Premièrement, depuis que la profession existe, j’avais cru comprendre que son principe résidait dans le recoupement des sources et la confrontation aux faits. Pourquoi a-t-on donc besoin de faire du fact-cheking en 2016, quand Trump est élu, alors que c’est le b.a-ba du journalisme ? Cela signifie-t-il qu’avant les journalistes n’en faisaient pas ?

Deuxièmement, le fact-checking est-il vraiment la solution pour lutter contre l’extrême droite ? C’est ce qu’avancent beaucoup de journaux, car pour eux Bolsonaro, Salvini, Trump et Le Pen sont des bonimenteurs qui manipulent le peuple. Pour les discréditer et les empêcher d’arriver au pouvoir il suffirait donc de passer leurs déclarations au filtre du fact-cheking. Je crois que c’est se mettre le doigt dans l’œil !

Le fact-checking est nécessaire, mais il n’est absolument pas suffisant. Pour deux raisons.

La première c’est que Trump et ses épigones partagent des fake news à une vitesse démentielle. Le temps qu’on démonte une de ses affirmations, il en a déjà tweetté trois autres toutes aussi fausses. Parmi les gens touchés par ces fake news, seulement 10 ou 15% au mieux vont ensuite lire l’article du New York Times qui les démonte. On a toujours un coup de retard.

De plus, Trump ne propose pas seulement des faits alternatifs. Les fake news qu’il répand s’inscrivent dans un récit plus général. Il a quelque chose à proposer, une idéologie qui s’adresse au petit blanc américain victime de déclassement. Ce récit, c’est qu’ils sont les victimes de la mondialisation, qui a été impulsée par les mondialistes néolibéraux (pour la libre-circulation du capital) et les mondialistes de gauche (pour la libre-circulation des migrants). Il ne suffit pas d’opposer des faits à cela, car ce récit génère des affects […]


Mathieu Dejean – Les Inrocks, titre original : « Post-vérité, fake news, “infox” : et s’il fallait s’en réjouir ? » Source (Extrait)