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[On peut tenir pour l’un des symptômes les plus caractéristiques des crises organiques l’emballement des événements, et la survenue à haute fréquence de faits ou de déclarations parfaitement renversants, malmenant depuis six mois la France.]

[Plusieurs affaires électrisent les événements de la rue française symbolisée par …

…. les gilets jaunes. L’affaire Benalla et toutes ces ramifications qui à l’idem paquet de fils de laine semble dès qu’un fils est tiré, en fait sortir un autre.

Les propos à demi-« off » de Macron, et l’ensemble de ses petites phrases malheureuses indignes d’un chef d’État.

L’obsession à nantir toujours plus « une classe aisés, couverts de privilèges financiers, de services particuliers desservant dans le même temps la probité de la justice, du maintien de l’ordre. Les refus de recourir à l’impôt sur l’ISF, laissez ouvertes les niches fiscales, omettre la mise en place d’une lutte efficace contre l’évasion fiscale, les délocalisations, etc. font le lit des revendications.

En clair, Macron est l’homme type construit par et pour le capitalisme le plus pur. Il est] ignorant de tout ce qui n’est pas sa classe, le racisme social jusque dans la moelle des os, le mépris en toute innocence, et surtout l’absence complète de limite, de censure, de reprise de soi. C’est une compulsion venue de trop loin : dans l’instant même où il annonce sa propre réforme et jure de faire désormais « très attention » à ses « petites phrases », il se scandalise que le premier « Jojo avec un gilet jaune » ait « le même statut qu’un ministre ou un député »« les petites phrases, j’arrête quand je veux », d’ailleurs « je commence demain ». Et c’est cet individu dont les « analystes » des grands médias se demandent « dans quelle mesure il tiendra compte des résultats du grand débat »[…]

Affiche de l’association anticommuniste Paix et liberté, 1952.

En général, le spectacle d’une déchéance n’est pas beau à voir, à plus forte raison quand elle est si précoce. […] Parce que Macron en roue libre dans la russosphère, les « gilets jaunes » pilotés depuis le Kremlin, pour n’importe qui, c’est à mourir de rire, mais pour eux, c’est Ganelon, Trafalgar et Blücher réunis.

Normalement, on était d’accord : le complotisme, c’était pour les « autres », les « affreux », ceux précisément qui ne croient pas en la raison libérale. Mais comment fait-on si c’est le héros, celui pour qui on a raconté tout ça, qui décompense et se met à courir en chemise de nuit dans les rues ?

[…]

[Ainsi donc tout ce qui arrive depuis août 2018 à Emmanuel Macron n’est que du complotisme venu d’ailleurs… A qui et comment faire croire une telle analyse ?]

Voilà donc toute cette armée de la Vertu, totalement décomposée, pétrifiée même, à la limite de la fatal error face à au dilemme qui vient : Macron qui passe le 38e parallèle, en parler ou n’en pas parler ?

En parler, c’est ou bien se couvrir de ridicule ou bien devoir renoncer à ses buts de guerre cachés — le complotisme, c’était les gueux, l’anticomplotisme le passeport tamponné pour le Cercle, doublé d’une pétoire idéologique anti-contestation.

N’en pas parler donc ? Mais patatras : boulevard pour RT France qui s’est spécialisée dans tout ce dont les médias français ne parlent pas, et qui ne se refusera pas pareil caviar : retourner le complotisme contre ses accusateurs de complotisme, un mets de choix.

C’est qu’en effet RT se porte bien en exacte proportion de ce que les médias officiels font défaut. S’être redémarrés à la manivelle pour essayer de refaire leur retard sur les violences policières, n’ôtera pas que, pendant presque deux mois, ils ont été aveugles et sourds à l’un des événements les plus importants de l’histoire française depuis un demi-siècle : un soulèvement sans précédent, la montée du régime vers un niveau de répression inouï, l’effondrement de toute démocratie dans l’obligation pour les manifestants de mettre très gravement leur intégrité physique en jeu au moment d’exercer leur droit politique le plus fondamental. Il restera dans l’Histoire que ces médias ont d’abord recouvert l’Histoire.

C’est pourquoi il est fatal que la honte du journalisme français se mesure à ce paradoxe tout à fait inattendu que RT est devenu à peu près le seul média audiovisuel honorable !

Personne n’est assez malvoyant pour ne pas saisir que l’entrain de RT ne doit pas qu’aux enthousiasmes déontologiques de la « bonne information » — mais enfin la presse du capital a elle aussi les ressorts troubles de ses propres entrains, ou plutôt de ses propres absences d’entrain. Il reste que RT donne à voir pendant que les autres oblitèrent, et que ça fait quand même une sacrée différence quand il s’agit d’information.

Alors le Russe a un mauvais fond, c’est certain, mais il n’a pas oublié d’être malin. En réalité, dans l’état de ruine où se trouve le champ médiatique français, sa stratégie était gagnante à coup sûr :

1) repérer dans le système du débat public français le défaut de la cuirasse : les médias mainstream totalement alignés sur l’européisme libéral et pâmés devant sa variante macronienne ;

2) fournir tout ce qu’il était devenu presque impossible d’avoir dans ces médias : de l’information immédiate, gênante, du débat rouvert ;

3) faire passer en contrebande, et bien enrobé dans le reste, tous les contenus de la géopolitique poutinienne, jusqu’aux plus limites, parce que de ce point de vue, en effet, ça y va, et sans se gêner (cependant, personne ne s’est beaucoup offusqué que depuis des décennies Le Monde soit le porte-voix du Quai d’Orsay, ni que France 24 ait l’indépendance d’une roue dentée).

Heureusement, Macron, qui n’est pas la moitié d’un futé non plus, voit tout dans le jeu des Russkofs : ils organisent les « gilets jaunes » et font faire du média-training au Gitan, c’est assez clair. Et pendant ce temps « nous, on est des pitres » (Macron au Point). Pour le coup, ce n’est pas faux.

[…]

Macron sait très bien de quel concours organisé il est le produit : financement des plus fortunés, portage par tous les lobbies de la richesse, soutien de la presse du capital. Racisme social aidant, la spontanéité des Jojos ne saurait à ses yeux constituer la moindre menace sérieuse, au reste, ont-ils quelque raison réelle de se plaindre ?

Les Jojos ont donc forcément été manipulés — par une puissance supérieure, c’est-à-dire équivalente à la sienne.

Dans ce jeu de miroir et de projections renversées, c’est avec l’effet de retour de la russophobie en roue libre que le complotisme de l’anticomplotisme se fait le plus spectaculaire. Il faut dire que tout ce que le pays compte d’élites auto-proclamées (par définition anticomplotistes) s’en est monté le bourrichon jusqu’à se créer une obsession maléfique au pouvoir explicatif universel : « c’est les Russes » — soit à peu près la définition canonique du complotisme.

En tout cas, on savait déjà que Macron ne comprend rigoureusement rien à la société qu’il prétend diriger, mais il est bien certain qu’avec [cette obsession dans la tête], ses vues ne sont pas près de s’éclaircir.

Sur aucun sujet d’ailleurs : « Si on veut rebâtir les choses dans notre société », poursuit-il, décidément bien allumé, « on doit accepter qu’il y ait une hiérarchie des paroles (…) Celui qui est maire, celui qui est député, celui qui est ministre a une légitimité. Le citoyen lambda n’a pas la même » — passe ton chemin, Jojo.

On ne niera pas qu’en pleine crise démocratique, au moment où la population hurle pour avoir droit de nouveau à la parole et où, accessoirement on essaye de faire tenir debout la pantomime du « grand débat », nous avons là un mot ajusté au millimètre, et comme une pièce d’orfèvrerie.

[…] Normalement on postule qu’un homme de pouvoir désire s’y maintenir […] [mais « En même temps », comme dirait l’autre, on le voit faire méthodiquement, et continûment, tout ce qui est requis pour s’attirer la plus grande détestation possible, et finir expulsé. […]


Article original fort long. La synthèse a été réalisée par l’administrateur du blog d’après l’article de Frédéric Lordon – Le blog du Monde Diplomatique – Source (lecture libre que nous vous invitons à lire en intégral)


(1) « Le complotisme de l’anticomplotisme », Le Monde diplomatique, octobre 2017.