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Le grand débat : pour débattre ou délibérer ?

Cette question s’impose à tous ceux qui hésitent de participer au grand débat national proposé par le gouvernement. Il plane sur leurs doutes comme un soupçon d’intolérance. Quand on a que des idées avouables, il n’y a aucune raison de ne pas les partager. D’ailleurs la démocratie n’est-elle pas l’institutionnalisation du débat ?

Ce que l’on pratique chez soi, dans un café, sur un plateau de télévision ou dans les colonnes d’un journal, pourquoi n’irait-on pas le faire dans une assemblée de citoyens, avec des élus et des caméras ?

Tout cela est incontestable, et pourtant on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise vis-à-vis de l’inflation actuelle du mot « débat ». Il en va comme du « vivre-ensemble » ou des « valeurs de la République » : on a toutes les raisons d’adhérer à ces formules, mais elles sont utilisées à une telle fréquence qu’on finit par ne plus pouvoir les entendre sans agacement.

C’est un effet de la spectacularisation de toutes choses. Quand le grand débat, censé retenir la France de sombrer dans le précipice, est organisé sur le plateau de Cyril Hanouna, l’écart entre la fin et le moyen est trop grand pour que l’on prenne l’entreprise tout à fait au sérieux.

Mais il y a plus.

En démocratie, le peuple est censé débattre, sans doute, mais il lui revient surtout de délibérer.

Dans le sens que donne Aristote au terme « délibération », il s’agit d’une réflexion collective qui précède la décision, étant entendu que le sujet qui délibère est le même que celui qui décidera. Le citoyen n’a donc pas à présenter ses doléances au pouvoir (comme dans le régime monarchique), mais à confronter ses raisons avec celles des autres avant que le choix de la majorité ne s’impose.

Aristote insiste beaucoup sur le fait que l’on ne délibère que sur les choses contingentes. Par définition, il ne sert à rien de se demander quoi faire si la décision a déjà été prise ou si l’avenir est écrit d’avance.

C’est à ce niveau que la délibération démocratique se distingue du débat qu’on nous propose. Elle exclut qu’il y ait des choses nécessaires ou des choix contraints, comme celui de discuter de la fiscalité plutôt que des salaires ou de la représentativité du Parlement plutôt que de celle du pouvoir exécutif. Puisqu’il porte sur des thèmes présélectionnés, le débat national cadre la discussion. La délibération, elle, ouvre les possibles. Aucune autorité n’est habilitée à en fixer par avance les limites.

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Michael Foessel, Libération – Titre original : « Débattre ou délibérer ? » – Source (lecture libre)