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Nous sommes bien conscients que le point d’interrogation à la fin de ce titre pourrait étonner lectrices et lecteurs de ce blog d’autant qu’habituellement les articles sélectionnés sont contre les privatisations à outrance: patience !

Le tableau est touchant : au Sénat, Les Républicains, pourtant fervents adeptes des privatisations, œuvrent aux côtés des socialistes, des communistes, des Insoumis et des écolos afin de faire capoter la vente d’Aéroports de Paris (ADP) essentiellement Roissy, Orly et Le Bourget — souhaitée par le gouvernement.

Une alliance pour le moins surprenante, que justifie Bruno Retailleau, le patron des Républicains au Sénat : « Moi qui suis un libéral, je considère que privatiser un monopole c’est donner une rente financière au privé indûment. » Joignant le geste à la parole, ce gauchiste a déposé dare-dare un amendement pour obtenir le retrait de l’article concerné (le 44) de la loi Pacte, en discussion au Sénat depuis le 29 janvier.

Il en faut plus pour impressionner le ministre des Finances. « Bruno Le Maire, confie l’un de ses conseillers, a déjeuné le 28 janvier avec Retailleau. Il a vite compris Les Républicains sont complètement perdus. Pour exister, ils brûlent ce qu’ils adoraient hier. Conseiller de Fillon, Retailleau voulait tout privatiser aujourd’hui, il ne veut plus. »

Montage plein d’intérêts

Pas sûr que l’argument suffise à convaincre les sénateurs. « Instruits par les précédents des autoroutes et de l’aéroport de Toulouse, les « souverainistes » refusent de privatiser des monopoles », estime Albéric de Montgolfier, rapporteur (LR) de la commission des Finances du Sénat, reprenant en cela les arguments traditionnels de la gauche. Et d’ajouter ce détail qui tue : « Aux Etats-Unis, tous les aéroports sauf un, celui de Saint-Louis, dans le Missouri, sont publics. »

Même les plus libéraux s’interrogent, par ailleurs, sur la justification économique de l’opération destinée à rapporter quelque 9 milliards net à l’Etat. Selon les prévisions du gouvernement, ces milliards, placés à 2,50 % pendant cinquante ans auprès de l’Agence France Trésor, pourraient générer 225 millions de plus chaque année. Le pactole servira à doter un « fonds de l’innovation » pour financer des activités d’avenir.

Petit problème : même si la promesse de 9 milliards est alléchante, ce montage va rapidement minorer les revenus de l’État par rapport à la situation actuelle. ADP a en effet versé 170 millions de dividendes à l’État en 2017. Au rythme où ils augmentent (12,6 % par an, en moyenne, depuis 2006), ces dividendes dépasseront dès 2021 les 225 millions attendus par l’Agence France Trésor ! Et la différence ne fera que s’accentuer au cours des quarante-six années suivantes, privant l’État de recettes de plus en plus importantes.

Laisse tomber

Il serait beaucoup plus rémunérateur pour l’État de garder ses actions et d’en reverser les dividendes au fameux fonds. Enfin, si, par le plus grand des hasards, le repreneur des actions de l’État s’avère une entreprise du BTP — par exemple Vinci, qui doit être dédommagé de la perte des aéroports de Notre-Dame-des-Landes et de Nantes-Atlantique —, il bénéficiera d’un bonus supplémentaire. ADP est l’une des toutes premières sociétés d’ingénierie de construction d’aéroports au monde. A ce titre, il lance des appels d’offres auxquels seront bien placées pour répondre les filiales du bétonneur-actionnaire (Vinci ou un autre), comme cela se passe déjà pour les autoroutes.

Reste un défi politique : persuader l’opinion que la vente d’ADP à Vinci ne constitue pas un nouveau cadeau au géant du BTP, candidat à la reprise de l’aéroport de Toulouse, que son actionnaire chinois est en train de quitter après avoir réalisé près de 80 % de plus-value depuis sa reprise, il y a moins de quatre ans.

Le dernier mot reviendra à l’Assemblée, où les députés Marcheurs sont largement majoritaires et où, avec l’appoint des centristes, ils voteront la privatisation d’ADP. Peut-être, pour calmer le jeu, adopteront ils la proposition sénatoriale de clause de revoyure : tous les dix ans, les représentants de l’État et du concessionnaire regarderont si des changements — une forte croissance du trafic, par exemple — ont eu lieu, nécessitant un complément de rémunération à verser à l’État.

Bruno Le Maire l’a promis, le 30 janvier, aux sénateurs : « Nous ne referons pas les mêmes erreurs. » Parole d’expert : Le Maire fut conseiller puis directeur de cabinet de Villepin en 2006, au moment où celui-ci privatisait les autoroutes…


Hervé Martin – « Le Canard Enchaîné », mercredi 06 février 2019