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[…] [En France, comme dans le monde], il existait de longue date un système de consigne pour la vente de boissons : le client déboursait quelques cents supplémentaires, qu’on lui rendait quand il rapportait la bouteille vide. Ce système de réutilisation du contenant — à bien distinguer du recyclage des matériaux (on ne refondait pas le verre, on remplissait à nouveau la bouteille) — était efficace, durable, et minimisait les déchets (1).

[Aux États-Unis,] les choses commencèrent à changer dans les années 1930. Au sortir de la Prohibition, quand les affaires reprirent, les industriels de la bière inventèrent la canette en métal. Le passage à des contenants jetables ouvrait d’alléchantes perspectives : supprimer les coûts de collecte et de reconditionnement, éliminer les intermédiaires (dont les embouteilleurs locaux), concentrer la production tout en étendant la diffusion sur de grandes distances.

Généraliser le jetable impliquait bien sûr d’accroître la production de déchets, mais les industriels s’en lavaient les mains. Au début des années 1950, les fabricants de soda, Pepsi en tête, Coca-Cola à sa suite, emboîtèrent le pas aux brasseurs.

Le basculement fut spectaculaire. Alors que, en 1947, 100 % des sodas et 85 % des bières étaient vendus dans des bouteilles réutilisables, en 1971 cette part n’était plus respectivement que de 50 % et 25 % (2). Dès lors, canettes vides et bouteilles jetables se mirent à joncher les caniveaux, les terre-pleins, les voies sur berge et les aires de pique-nique. […]

 En 1953, l’Assemblée générale de l’État du Vermont adopta une première loi rendant obligatoire le système de la consigne. Pour les entreprises, c’était une alerte sérieuse. On redoutait que cette législation crée « un précédent qui pourrait un jour affecter toute l’industrie (3)  ». Keep America Beautiful fut fondé la même année pour enrayer le mouvement.

[En 1976], sur le fond, rien n’avait changé : l’avantage des jetables, c’est qu’on peut les jeter. Mais on ne pouvait plus le dire aussi ouvertement. Le temps était venu de corriger le premier message par un second.

Dans le film publicitaire de 1971, […] [disait en image ceci :] « Je suis jetable, mais attention : si tu me jettes là où il ne faut pas (et tu l’as déjà fait), tu vas te sentir coupable. […] Le problème ayant ainsi été reformulé pour être attribué à des écarts de conduite, la solution coulait de source : elle allait venir d’un travail de rééducation morale. Il suffirait que tous adoptent individuellement de bonnes manières environnementales pour en finir avec la pollution.

Mais les mouvements écologistes, eux, incriminaient les industriels qui avaient fait le choix du jetable en sabordant, par pur souci de rentabilité, un système bien rodé de réutilisation des contenants. Au début des années 1970, les initiatives se multiplièrent pour contraindre les fabricants à revenir à la consigne. Une loi sur les bouteilles fut adoptée en ce sens dans l’Oregon en 1971, puis dans le Vermont l’année suivante.

Les industriels enrageaient, au point parfois d’en oublier leurs éléments de langage. « Il nous faut lutter par tous les moyens contre les référendums sur les bouteilles organisés cette année dans le Maine, le Massachusetts, le Michigan et le Colorado, où des « communistes »

[aux États-Unis lorsque des personnes s’élèvent contre des entreprises ou la
finance, ils sont automatiquement traités de communistes.]

, ou des gens qui ont des idées communistes, essaient de faire prendre à ces États le même chemin que l’Oregon », s’emportait William F. May, qui avait la double casquette de directeur de l’American Can Company et de président de Keep America Beautiful (4).

Face à la menace régulatrice, le Glass Container Manufacturers Institute (GCMI, institut des fabricants d’emballages en verre) lança en 1970 une grande campagne de relations publiques dotée d’un budget de plusieurs millions de dollars. Deux jours avant la première Journée de la Terre, il proposa à Los Angeles un programme-pilote de recyclage. Les habitants, mobilisés par l’intermédiaire d’associations, d’écoles ou d’églises partenaires, furent invités à rapporter bocaux et bouteilles vides, contre 1 penny par livre de verre récoltée, dans des centres de collecte ouverts à cet effet.

Moins d’un mois plus tard, on collectait 250 000 bouteilles par semaine dans l’agglomération. Fort de ce succès, le GCMI mit sur pied l’année suivante un programme de recyclage à l’échelle nationale lors d’une Semaine contre le jet de déchets.

La pratique du recyclage fut ainsi promue par l’industrie comme une solution de rechange aux projets de consigne obligatoire et d’interdiction des contenants jetables. Au terme de cette contre-offensive victorieuse menée par les lobbys industriels, le recyclage devint « la solution exclusive, plutôt que le complément à des programmes contraignants de réduction à la source (5)  ». Alors que se mettaient en place les premières pratiques de tri encouragées par l’industrie, le volume des ordures ménagères explosait.

Ainsi, au moment même où les industriels démantèlent le système de la consigne, s’exonérant des coûts de retraitement, et prennent des décisions structurellement anti-écologiques, ils en appellent à la responsabilisation écologique des consommateurs. Un cas typique de double morale, où l’on proclame une norme valant pour tous sauf pour soi. Responsabiliser les autres pour mieux se déresponsabiliser soi-même.

À grand renfort de campagnes publicitaires, les industriels ont réussi à construire la question des déchets comme une « affaire de responsabilité individuelle, déconnectée du processus de production (6)  », sans lien avec la réduction de la création de déchets à la source. […]

Dans les années 1970, les industriels, reprenant la rhétorique des mouvements militants, lançaient des appels à « s’engager » et à « continuer le combat » par de petits gestes responsables. […]

La force psychologique de ces tactiques, c’est qu’elles vous disent quelque chose de très agréable à entendre ; quelque chose de vrai, aussi, pour autant qu’on le conçoive adéquatement : tout est entre vos mains, vous avez le pouvoir de « faire la différence ». Elles tâchent de canaliser de puissantes aspirations à changer les choses ici et maintenant, y compris au ras des pratiques de la vie quotidienne, mais en les piégeant dans des formes d’action inoffensives. La promotion industrielle du recyclage fut une tactique de ce genre : circonvenir les oppositions potentielles en maintenant les gens dans un état d’affairement apolitique.

[…]

Il y a quelque chose de paradoxal dans cette histoire. Le système de la consigne reposait sur la mobilisation d’un intérêt sonnant et trébuchant : le consommateur rapportait la bouteille vide pour récupérer, en bon agent économique, ses 50 cents. Un dispositif de gouvernement par l’intérêt, pleinement conforme aux présupposés anthropologiques de l’économie classique. Or l’industrie a tenu à remplacer ce système par un autre, fondé au contraire sur la motivation désintéressée. Par pur souci de l’intérêt général, chacun est désormais censé trier ses déchets, et cela en l’absence de tout mobile égoïste apparent. Entre Homo oeconomicus et Homo politicus apparaît ainsi une troisième figure : Homo ethicus, sujet « responsable » chargé à son échelle de contrebattre, par sa microvertu, des macrovices systémiques.

[…]


Grégoire Chamayou – « Le Monde Diplomatique » Février 2019 – Titre original : « Eh bien, recyclez maintenant ! » – Source (Extrait)


  1. Pour tout ce passage, cf. Joe Greene Conley II, « Environmentalism contained : A history of corporate responses to the new environmentalism » (PDF), thèse, Princeton, 2006.
  2. Andrew Boardman Jaeger, « Forging hegemony : How recycling became a popular but inadequate response to accumulating waste », Social Problems, vol. 65, no 3, Oxford, août 2018.
  3. Cité dans Andrew Boardman Jaeger, ibid.
  4. « Clean-up groups fronting for bottlers, critics say », The San Bernardino County Sun, 29 août 1976.
  5. Bartow J. Elmore, « The American beverage industry and the development of curbside recycling programs, 1950-2000 », Business History Review, vol. 86, no 3, Cambridge, automne 2012.
  6. Don Hazen, « The hidden life of garbage : An interview with Heather Rogers », AlterNet, 30 octobre 2005, www.alternet.org