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Il y a plusieurs raisons d’ouvrir les pages d’un blog et parmi celles-ci très souvent le divertissement est une raison. Mais il est possible aussi de s’y documenter, encore faut-il en avoir le temps, vouloir connaître et comprendre des textes qui sont parfois ardus, abscons, trop littéraire ou trop scientifique ou encore faisant appel à une forme d’autoanalyse psychologique ou philosophique. Ainsi dit, le texte qui suit posera peut-être à certains quelques problèmes, reste qu’il pose (ou plus exactement) permet d’expliquer – analyser les raisons de la solitude dans le contexte de la vie courante. MC

Le texte qui suit, propose d’envisager la solitude comme un révélateur de la différenciation des rôles sociaux de sexe dans l’espace urbain où les rythmes de vie, plus ou moins lents, impliquent des codes et des contrôles.

Dans ce cadre, la notion de genre est envisagée selon la définition de Joan Scott : « Le noyau essentiel de la définition repose sur la relation fondamentale entre deux propositions : le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (Scott, 1986).
Définir le genre comme un rapport dissymétrique et hiérarchique entre ce qui est de l’ordre du masculin et ce qui est de l’ordre du féminin permet de comprendre ses influences dans la production de l’espace.

Alors, si la solitude est un prisme de perception de l’espace-temps, elle est à appréhender également par ce filtre. L’hypothèse peut être émise que les systèmes d’inégalité et d’oppression (sexisme, racisme, capitalisme) reposant sur l’intersection de critères discriminatoires (genre, origine réelle ou supposée, classe sociale, etc.) participent de la définition d’espace-temps thymiques que la solitude rend plus opérants.

La solitude selon le sexe

Un bref regard sur les données de la France métropolitaine donne un aperçu statistique de la solitude et permet d’imaginer une première diversité de solitudes et leur sexuation. La proportion de personnes seules en France métropolitaine augmente, passant de 6,1 % en 1962 à 12,6 % en 1999, pour atteindre 19,5 % au recensement de 2015. Parmi les 10,2 millions de personnes vivant seules, 21,3 % sont des femmes pour 17,5 % d’hommes.

« La séparation des fonctions urbaines a eu pour effet d’allonger les trajets quotidiens entre les lieux de logement, ceux de loisirs, et les centres commerciaux pour l’essentiel excentrés. »

Si la part des femmes vivant seules dans leur logement est plus faible que celle des hommes entre 25 et 54 ans, c’est en partie liée à l’évolution des structures familiales. Celle-ci concerne principalement les femmes. Au recensement 2015 sur 17,7 millions de familles, 2,7 % concernent des hommes seuls avec enfants et 12,3 % des femmes seules avec enfants.

Cette solitude féminine avec enfants est d’autant plus remarquable lorsque les familles vivent dans des territoires densément urbanisés. La proportion d’hommes seuls avec enfants ne dépasse pas 3,2 % en Seine-Saint-Denis par exemple (1,8 % au minimum en Vendée), alors que les femmes seules avec enfants représentent 19,1 % des familles de Seine-Saint-Denis pour une proportion minimum de 7,6 % en Vendée. Ainsi, parler de familles monoparentales est synonyme pour 80 % d’entre elles, en France métropolitaine, de mères seules avec leurs enfants.

Solitude et urbanisme

L’occupation même des espaces publics urbains est différenciée, plutôt statique et en groupe pour les hommes, circulatoire et individuelle pour les femmes. Les formes de l’urbanisme influent également sur la figure que prend la solitude, si bien qu’une maladie avait été identifiée par un journaliste de L’Aurore en 1962. La sarcellite devait caractériser le mal des grands ensembles. Elle aurait touché principalement les femmes qui, restées seules au domicile une fois le mari parti au travail et les enfants à l’école, s’ennuyaient dans un environnement urbain ne proposant que des paysages monotones construits en suivant les chemins des grues de chantier. Au-delà de ce que ce reportage dit, dès le début des années 1960, de l’urbanisme des grands ensembles dont Sarcelles fut le premier exemple, c’est ce qui ressort de cette solitude vécue par les femmes qui nous intéresse ici. Elle est présentée comme une sorte de rupture sociale, de désœuvrement que seules les sorties au centre commercial perturbent et ponctuent.

La localisation de ces immeubles de grands ensembles, construits en périphérie sur des terrains moins chers, répond à un besoin urgent de loger dignement la population et de résorption de l’habitat précaire et insalubre. Cette situation, si elle s’explique par des contraintes économiques évidentes, s’inscrit dans un temps de la conception de la ville de la modernité dont le zoning préconisé de la Charte d’Athènes est sans doute l’élément le plus marquant. La séparation des fonctions urbaines a eu pour effet d’allonger les trajets quotidiens entre les lieux de logement, ceux de loisirs, et les centres commerciaux pour l’essentiel excentrés. La fragmentation fonctionnelle impose aux femmes qui travaillent en dehors de ces quartiers des parcours journaliers si grands que cela tend à les écarter de la vie sociale, associative du lieu de résidence.

Viennent alors en écho les propos d’Henri Lefebvre (1968) : « Les nouveaux ensembles seront marqués d’un caractère fonctionnel et abstrait : le concept de l’habitat porté jusqu’à sa forme pure par la bureaucratie d’État. […] Le grand ensemble réalise le concept de l’habitat, diraient certains philosophes, en excluant l’habiter : la plasticité de l’espace, le modelage de cet espace. L’appropriation par les groupes et individus de leurs conditions d’existence. C’est aussi la quotidienneté complète (fonctions, prescriptions, emploi du temps rigide) qui s’inscrit et se signifie dans cet habitat. L’habitat pavillonnaire a proliféré autour de Paris, dans les communes banlieusardes, en étendant de façon désordonnée le domaine bâti. Seule loi de cette croissance urbaine et non urbaine à la fois : la spéculation sur les terrains. Les interstices laissés par cette croissance sans vides ont été comblés par les grands ensembles. À la spéculation sur les terrains, mal combattue, s’ajouta la spéculation sur les appartements lorsque ceux-ci étaient objet de copropriété. »

Mise à l’écart des réseaux de sociabilité

En effet, l’urbanisme pavillonnaire ne produit pas moins de solitude que les grands ensembles. Pour être accessibles à l’achat par des familles et éviter la pression de la gentrification grandissante des centres urbains, les lotissements périurbains sont construits en périphérie. Aussi le processus qui aboutit à la mise à l’écart des femmes des activités sociales est également à l’œuvre, obligeant l’accès au permis de conduire, à l’achat d’une voiture. Les difficultés de plus en plus grandes rencontrées pour se loger correctement à proximité des lieux d’emplois, et ce dès lors que les familles s’agrandissent, se traduisent par des allongements des durées hors de chez soi ; ce qui n’est pas toujours compatible avec les rythmes de vie des enfants. Une solution envisagée est alors d’accepter des emplois sous qualifiés, à proximité des lieux nécessaires aux enfants, voire de quitter son emploi, pour la personne du couple dont le salaire est le plus bas, ce qui reste majoritairement le cas des femmes.

C’est ce mécanisme qui permet à Melissa R. Gilbert de parler de « confinement spatial » à partir de son terrain d’étude à Worcester remarquant que « les femmes avec des enfants mettent en général moins de temps pour se rendre au travail que les hommes ». Néanmoins, « si l’on soustrait au temps total (déplacements liés à la garde des enfants inclus) la durée de transport pour se rendre au travail, on obtient alors une image plus claire de la part considérable de temps supplémentaire qu’impliquent les trajets relatifs à la garde des enfants. L’augmentation moyenne était alors de 18,2 minutes ».

Ces éléments disent les inégalités à l’œuvre et révèlent les mécanismes conduisant à un isolement non souhaité. En effet, la multiplication du temps consacré à des tâches supplémentaires, l’allongement des distances parcourues réduisent d’autant le temps qui pourrait produire des réseaux de sociabilité, voire un temps de réelle solitude choisie. Ici la solitude est accompagnée, les tâches sont accomplies seule, mais ne laissent pas la possibilité de retrouvailles avec soi.

L’autre grande catégorie de personnes seules, sont des personnes âgées, qui pour leur grande majorité sont des femmes. La différence d’espérance de vie à la naissance reste importante : 79,3 ans pour les hommes et 85,4 pour les femmes (INSEE, 2016). Pour la tranche d’âge 65-79 ans et pour les personnes de plus de 80 ans, la proportion de femmes vivant seules dans leur logement est respectivement de 35 % et 61,8 %, pour 17,9 % et 26,4 % des hommes. Cela tient au fait que l’essentiel des veufs sont des veuves.

Une fois encore, la relation solitude-espace peut ici servir de révélateur des usages différenciés des déambulations. Si les femmes vivent plus longtemps, leur espérance de vie en bonne santé reste stable à 64 ans. Cela signifie que les capacités physiques de se déplacer sont réduites. Or l’urbanisme prend de moins en moins les allures d’équipements accueillants d’autant qu’on lui préfère des aménagements sécuritaires. Premières aménités touchées par cette évolution, les bancs publics ou tout type d’assise d’accès gratuit disparaissent peu à peu.

Peut-on alors détacher ce qui est de l’ordre de la production de l’espace, pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Henri Lefebvre, comme construction politique et du façonnement imposé des espaces thymiques des habitantes. La solitude apparaît de façon redondante sur chaque parcours d’être humain de façon différenciée, et organisée par la société, de telle sorte que la forme de solitude à laquelle les femmes sont soumises est une sorte d’isolement accompagné, souvent très peuplé qui oblige à l’isolement de soi-même sans être hors de soi-même. l

Corinne Luxembourg, Revue « Cause commune n°8 » novembre/décembre 2018 – Source (lecture libre)