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Les dirigeants des sociétés d’autoroutes sont-ils en train de se convertir à la philanthropie ?

De nouveaux abonnements aux trajets autoroutiers vont permettre de réduire de près d’un tiers le prix des péages, vient d’annoncer la ministre des Transports.

« Tout conducteur effectuant au moins 10 allers-retours dans le mois sur un même itinéraire, a précisé Elisabeth Borne, pourra bénéficier d’une réduction de 30 % des tarifs de péage sur l’ensemble des trajets. » La mesure, qui concernera « près de 1 million d’automobilistes », entrera en vigueur le 1er février.

De quoi, espère-t-elle, mieux faire passer, le même jour, une augmentation moyenne des péages de 1,9 %.

Si de nombreux abonnements existent déjà localement, rien n’obligeait les sociétés d’autoroutes à proposer un tel bonus. Rien, à part le désir d’offrir, pour pas cher, une petite victoire au gouvernement, désireux de montrer qu’il sait faire plier les grosses boîtes. De fait, l’opération ne coûtera que quelques « dizaines de millions d’euros », a souligné Élisabeth Borne, soit moins de 1 % des bénéfices (2,8 milliards) réalisés en 2017 par les rois du bitume.

Qui roule qui ?

Le rapport de l’Arafer (l’autorité de contrôle des autoroutes), publié en décembre dernier, révèle que ces sociétés ont versé, en 2017, 1,7 milliard de dividendes à leurs actionnaires. Ces derniers n’ont pas à se plaindre : douze ans après la privatisation des autoroutes, ils ont récupéré en dividendes plus que le prix versé à l’État en 2006 — 14,9 milliards, contre 14,8. Autrement dit, si l’État n’avait pas privatisé dans les conditions où il l’a fait, il aurait aujourd’hui encaissé plus d’argent et continuerait même de recevoir des dividendes qui, désormais, lui sont interdits !

Il faut dire que de nombreuses bonnes fées se sont penchées sur les autoroutiers. Cadeau de naissance : le prix de vente. « Une excellente affaire » pour l’État, proclamait pourtant Dominique de Villepin, le Premier ministre de Chirac. Les opposants estimaient alors que le juste prix était sans doute supérieur d’une dizaine de milliards…

A quoi s’ajoute un calcul très large des augmentations de péage : de 0,2 à 0,6 point au-dessus de l’inflation, a calculé la Cour des comptes. Sans oublier les généreuses prolongations de concessions obtenues par les autoroutiers en échange de travaux. Mais ceux-ci ont souvent été effectués par les maisons mères de ces sociétés, et grassement payés !

Bingo, encore, pour les bétonneurs quand, en 2015, il a fallu renégocier le gel (illégal) des péages que venait de décréter unilatéralement Ségolène Royal. L’accord signé par la ministre de l’Écologie de l’époque, mais aussi par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, offrait un pont d’or aux bétonneurs.

Non seulement le « gel » sera remboursé entre 2019 et 2023 (ce remboursement comptant pour environ un quart de l’augmentation des péages prévue en 2019), mais en plus Macron et Royal ont lâché aux concessionnaires d’autoroutes une pénalité de retard de 10 % — soit 500 millions de plus à casquer aux péages.

Pour ces caïds de l’asphalte, faire cracher l’État est un ouvrage d’art, comme on dit dans le métier.


Hervé Martin – Le canard Enchainé – Mercredi 30 janv. 2019