Un entretien croisé entre L’économiste Felwine Sarr et l’historien Patrick Boucheron  fort instuctif certes un peu intellectuel  mais cela vaut la peine de consacrer quelques temps a leurs analyses. MC

Vous réfléchissez tous les deux sur ce que la France doit au monde. Ce point de vue est-il difficile à faire accepter ?

Felwine Sarr — Je ne dirais pas ce qu’elle doit au monde mais insisterais sur le fait qu’elle reconnaisse que le monde est en elle et que cela est fondamentalement une richesse. La France gagnerait à l’admettre. La France s’est projetée dans le monde, à une époque, et, aujourd’hui, le monde est en elle. Toutes les sociétés sont incomplètes, et celles qui admettent leur incomplétude sont celles qui s’enrichissent le mieux, car elles savent qu’elles ont besoin des autres pour tendre vers ce qui ressemblerait à de l’épanouissement ou de la plénitude. C’est là le secret de toutes les grandes civilisations : et c’est en ayant fait droit aux mondes complémentaires qui s’offraient à elles qu’elles ont été les plus florissantes.

Patrick Boucheron — Comment ne pas être d’accord ? Et pourtant : qu’une idée aussi simple que celle-ci puisse susciter, en France notamment mais en France surtout, une opposition si tenace ne cesse pas de m’étonner. Il faut peut-être se faire historien pour en prendre la mesure, et considérer qu’il y a là quelque chose de propre à l’histoire de ce pays que d’être plus grande que lui. Pas seulement parce que la France s’est projetée dans le monde, mais parce qu’elle eut l’ambition – ou l’illusion ! – de l’englober tout entier. L’idée qu’on diminuerait sa grandeur en envisageant son histoire en grand est absurde. Et pourtant, elle a cours.

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Pensez-vous que l’on perçoit toujours trop l’Afrique par le prisme du modèle occidental ?

Patrick Boucheron —  Pas seulement l’Afrique ! On pense le monde tout entier par ce prisme, de manière systématique et obstinée. Pour s’en délivrer, il nous faut nous inspirer de la mondialité pensée par Edouard Glissant, qui est un formidable renversement de nos imaginaires. […]

Felwine Sarr — D’autant plus qu’aujourd’hui nous sommes face à des défis globaux. Nous nous fixons sur une archive unique alors que les rapports au vivant sont pluriels. Si l’on continue à regarder de façon oblitérée, l’on se prive d’une immensité de ressources et d’une pluralité de possibilités (l’histoire de l’Amérique Latine, des Indes, de l’Afrique, les diverses formes d’engendrement du réel,). Le plus important c’est de comprendre qu’il y a une pluralité de potentialités et ne pas se contenter d’observer le réel par le prisme d’une parallèle oblitérée, car cela reviendrait à se priver de toutes les ressources du réel. Il faut sortir d’une téléologie unique et linéaire. Faire droit au monde, c’est faire droit à cette pluralité de possibilités. On ne peut demander à des sociétés de reproduire des histoires non vécues, il n’y a pas de “prêt à porter” sociétal. […]

Pensez-vous que ce débat intellectuel puisse s’accompagner d’une émancipation politique et économique du continent ?

Felwine Sarr —  L’utopie que j’ai est que l’espace du changement est avant tout celui du changement des imaginaires, de la révolution de la pensée et de la réflexion. Or nos états ont été encapsulés dans des catégories et téléologies très restreintes, comme le développementisme, maître-mot de la politique étatique et publique depuis les années soixante. Il n’y a pas eu de moment de “repossession de soi”, c’est à dire de “reprise” de la créativité et de l’imagination sociétales. On a considéré pour de bonnes et de mauvaises raisons qu’il fallait reproduire un système et voilà tout, nous nous sommes enfoncés dans une décalcomania, en dépit de la pluralité des formes sociétales possibles. On a pas réinvesti des traces fécondes, on ne les a pas transformées. On le paye aujourd’hui, par des institutions ne sont pas totalement adéquates car vivant sous le régime de la “greffe”, un régime que l’on essaie de faire tenir malgré sa fragilité. Vu que ces catégories dans lesquelles l’on nous a “encapsulé” n’ont pas fonctionné, nous sommes obligés de les interroger.

Avez-vous des exemples d’autres modèles de société qui ne seraient pas des décalques ?

Felwine Sarr — L’économie qui nourrit le continent africain est une économie dite “informelle”. Mais quand on enlève ce terme d’“informel”, négativement connoté, on comprend qu’il y a aussi sur le Continent des formes d’économicités créatives, intéressantes, qui ne sont pas basées sur le modèle néolibéral classique et qui remplissent des fonctions essentielles. Mais que l’on déconsidère. On continue à penser que ce sont des économies “de la survie”. Ces formes-là qui existent dans notre réel, font l’objet de trop peu de réflexion. Ce sont à partir de ces rapports à l’économique engendrés par les sociétés qu’il faudrait désormais “faire théorie”, cependant on ne les systématise pas assez, on ne fait pas suffisamment l’effort de leur intelligibilité et pourtant elles portent en elles des alternatives fécondes au système actuel que l’Afrique déjà expérimente.

Patrick Boucheron — Le regard ethnographique occidental porté sur l’Afrique engendre une description du monde africain qui est systématiquement négatif, comme l’inventaire de ses manques supposés. Ce gradient de développement est lié à une sorte d’échelle de civilisation implicite. Or, la richesse du continent africain se trouve dans l’extraordinaire variété du devenir historique de sociétés humaines issues de différentes profondeurs du temps. Ainsi s’articulent des formes mondialisées hautement capitalistiques avec des configurations traditionnelles agropastorales en une diversité de mondes en coprésence. Car le monde ne désigne pas toujours le tout du monde. Je me suis récemment rendu en Chine pour accompagner la traduction chinoise de l’Histoire mondiale de la France et mes collègues chinois se demandaient : peut-on écrire une “histoire mondiale de la Chine” ? En vérité, l’histoire mondiale de la Chine, pendant une grande partie de son histoire, n’est rien d’autre que celle de la Chine elle-même. Car la Chine fut, pendant longtemps, son propre monde. Peu de régions du monde peuvent en dire autant. Surtout pas la France ! […]

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Observez-vous une forme de paradoxe dans la crise que traverse actuellement Emmanuel Macron ? Quel regard portez-vous sur son action en ce sens ?

Felwine Sarr — Je viens du Sénégal et je conserve donc une certaine distance face à cette situation. […] Le sentiment que j’ai eu en observant tous ces gouvernements passés jusqu’à celui d’Emmanuel Macron, c’est que perdure dans l’esprit du peuple cette fiction fondatrice de “l’égalité”. Un peuple qui a commis un régicide conserve dans son inconscient quelque chose qui est rétif aux privilèges de classe et à ce qui rappelle l’aristocratie. Or le gouvernement actuel, dans son discours et ses décisions, a envoyé le message qu’il défendait les intérêts d’une classe ou même parfois d’une “caste”. Et c’est une grande erreur, de mon point de vue. […] La politique fiscale est indéniablement au service des riches – et là c’est l’économiste qui parle. Or l’on pouvait faire autrement, travailler à plus d’égalité et d’inclusivité, mieux répartir la charge fiscale, sans forcément obérer la création de richesses. Mais les choix qui ont été faits servent la catégorie la plus aisée de la population.

Patrick Boucheron — Cela interroge d’abord nos institutions. Si l’on refait l’histoire de la Ve République, l’on constate une dégradation de plus en plus rapide de la légitimité démocratique. Aucun président de la République française n’a pu se faire réélire hors période de cohabitation. Entre Nicolas Sarkozy (qui a été battu), François Hollande (qui n’a même pas pu se représenter) et Emmanuel Macron (qui au bout d’un an et demi doit lutter pour ne pas donner l’impression qu’il a déjà achevé son mandat), l’on observe une accélération de l’usure politique qui est très inquiétante. Ce qu’Emmanuel Macron n’a pas vu c’est que sa base électorale était extrêmement faible et son élection très conjoncturelle. La fiction démocratique repose sur l’idée d’onction électorale : j’ai été élu, je suis légitime jusqu’au bout. Sauf que lorsque l’on est élu dans ces conditions-là, il y a sans doute nécessité à se relégitimer sans cesse.

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Propos recueillis par David Doucet – Les Inrocks – Titre original : « Entretien entre Felwine Sarr et Patrick Boucheron : “La société française est la plus rétive à l’inégalité” » – Source (Extrait)