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Au nom de la lutte contre les violences faites aux femmes, la Suède est devenue, le 1er janvier 1999, le premier pays à pénaliser l’achat de services sexuels, tandis que d’autres, comme l’Allemagne en 2001, choisissaient de légaliser les maisons closes. Quinze années de recul permettent d’observer les effets de ces deux approches opposées de la prostitution.

[…] En 1998, les députés [suédois] ont décidé de pénaliser le client [des prostitué-e-s]. Au premier rang figure l’égalité femmes-hommes, notion incompatible, ont estimé les législateurs, avec la pratique de relations tarifées. L’argent impose une contrainte ; les consommateurs qui paient pour un service sexuel — le plus souvent des hommes — assujettissent les vendeurs — le plus souvent des femmes. Prenant acte de ce déséquilibre, le Parlement a décidé de se doter d’une loi obligeant les clients à changer durablement leurs comportements et poussant de facto les prostituées vers d’autres activités.

La loi s’insère dans un arsenal très répressif. […] Selon la porte-parole de Rose Alliance, le dispositif entré en vigueur en janvier 1999 est très clairement d’inspiration luthérienne : « On pense encore que les travailleuses du sexe sont des traîtresses qui détournent les hommes de leur femme. »

Ses propos, qui font écho à la critique de l’abolitionnisme (1), interpellent directement les pouvoirs publics, auxquels l’avocate canadienne d’origine suédoise Gunilla Ekberg s’est associée au moment de l’élaboration de la loi. À l’invocation de la religion, elle répond catégoriquement : « Elle ne compte nullement dans cette affaire. En revanche, oui, nous avons des principes basés sur l’éthique. Si vous voulez vivre dans une société où hommes et femmes ont les mêmes chances et les mêmes droits, alors il faut éradiquer la violence que les premiers font subir aux secondes. »

[…] Selon une étude de 2014, 72 % des Suédois (85 % des femmes et 60 % des hommes) sont favorables à l’interdiction de l’achat de services sexuels (2).

Cela signifie-t-il pour autant que cette loi a prouvé son efficacité ?

La prostitution reste un phénomène difficile à mesurer. Selon la Coordination nationale de lutte contre le trafic d’êtres humains en Suède, la prostitution de rue concernait en 2014 entre 200 et 250 femmes, majoritairement de nationalité étrangère, contre 650 en 1995  (3). Toutefois, le site de la radio publique suédoise (4) révélait à l’été 2016 une augmentation de la prostitution à Malmö, troisième ville du pays après Stockholm et Göteborg : quarante-sept femmes étaient comptabilisées l’année dernière dans les rues, soit sept de plus qu’en 2014. Et cette tendance, toujours selon cette même source, devrait se confirmer cette année. […]

Un accompagnement thérapeutique pour les clients

Sollicitées pour apporter leur contribution à la lutte contre la traite, les prostituées suédoises se voient par ailleurs proposer un programme de sortie. […] La réinsertion des prostituées est l’une des trente-six mesures d’un vaste programme adopté en juillet 2008 et auquel le gouvernement a accordé l’équivalent de 20 millions d’euros (5). À entendre la commissaire, ce plan très offensif a drastiquement réduit le racolage visible. Mais elle le reconnaît aussi : « Avec Internet, la prostitution a quitté la sphère publique. L’offre de services sexuels est en constante augmentation dans les salons de massage, de coiffure et même de manucure. »

La traque active des clients, rendue possible grâce à un réseau d’informateurs, a changé de terrain. Au cours des huit dernières années, le nombre d’annonces diffusées sur Internet a été multiplié par vingt. Cette progression semble suivre l’évolution de la Toile, mais n’est pas corrélée avec une augmentation du nombre d’individus concernés.

Selon Mme Wahlberg, la police arrête chaque année en moyenne cinq cents hommes, un nombre à peu près constant. Une fois appréhendés, les contrevenants encourent une peine qui va de la simple amende à un an de prison. L’amende, modulable en fonction des revenus, peut s’élever à 350 euros pour un chômeur ou, cas extrême, à cent cinquante jours de salaire pour une personne en activité.

Afin qu’ils ne récidivent pas, les clients se voient proposer un accompagnement thérapeutique. […] De leur plein gré, ils viennent pour tenter de soigner leur dépendance aux relations tarifées. Les consommateurs de services sexuels sont aidés pour identifier le traumatisme familial qui serait « toujours à l’origine d’une telle démarche », selon Mme Maia Strufve, thérapeute familiale de formation, qui travaille en étroite collaboration avec la municipalité en tant qu’agente de la protection sociale. Les séances, généralement hebdomadaires, durent environ une heure et s’étalent sur deux ans et demi en moyenne. […]

En 2010, la plus haute magistrate du pays, Mme Anna Skarhed, a remis un rapport très favorable à la pénalisation, qui permettrait selon elle d’empêcher les clients de récidiver et le crime organisé de s’installer. Mais Susanne Dodillet, chercheuse à l’université de Göteborg, réclame une tout autre expertise, car l’État, d’après elle, serait juge et partie : « Il ne laisse aucune personnalité critique évaluer la loi de façon indépendante », dénonce-t-elle.[…]

À l’opposé, la psychologue allemande Ingeborg Kraus milite très clairement en faveur de l’importation dans son pays des lois suédoises […] elle a écrit à la chancelière Angela Merkel pour dénoncer les conséquences de la légalisation des maisons closes en 2001  (6), qui aurait fortement encouragé la demande : « Le “modèle allemand”, loin de les protéger, s’est avéré “l’enfer sur Terre” pour les femmes, écrit-elle par ailleurs (7). Nous observons une industrialisation de la prostitution, avec un revenu total estimé à 14,6 milliards d’euros et 3 500 bordels déclarés officiellement. »

Certains de ces établissements, comme le Pascha à Cologne, sont devenus de hauts lieux de l’industrie du sexe. Plus de cent vingt prostituées travaillent dans cette « institution » qui s’enorgueillit d’abriter un « Éros Center du sexe pas cher, une maison close traditionnelle plus confortable et aux tarifs plus élevés, un étage réservé aux transsexuels, une discothèque avec des « escorts » et un hôtel ».

Toujours en quête de compétitivité, ces entreprises proposent même des forfaits « repas, alcool, massage thaïlandais, une ou plusieurs filles, le tout pendant trois heures, pour la modique somme de 50 euros (8) ». Un désastre humain, selon Mme Kraus, […]

Parce qu’elle déplore « l’inaction des responsables politiques » allemands, Mme Kraus souhaite demander à la Commission européenne d’émettre un avis contre l’Allemagne pour manquement à la charte des droits fondamentaux, dont la garantie d’« intégrité de la personne » et l’« interdiction des traitements dégradants ». Elle veut faire reconnaître que la prostitution est en totale contradiction avec les valeurs de l’Union européenne. Le Parlement européen a voté en 2014 plusieurs préconisations, dont l’usage de la sanction contre les clients, mais il s’agissait d’une résolution non contraignante.

Hors de l’Union européenne, la Norvège et l’Islande ont déjà suivi la Suède en 2009. Au sein de l’Union, seules l’Irlande du Nord (en 2015) et la France (en 2016) ont modifié leurs lois. Mais l’exemple suédois montre que l’on ne peut pas tout attendre d’une législation, […].


William Irigoyen – Journaliste. Le monde diplomatique – titre original : « Prostitution, la guerre des modèles » – Source (Extrait)


 

  1. Cf. Lilian Mathieu, « Les prostituées et leurs faux amis », dans « Femmes : la guerre la plus longue », Manière de voir, n° 150, décembre 2016-janvier 2017, et Prostitution, quel est le problème ?, Textuel, Paris, 2016.
  2. Et seulement 48 % sont favorables à la pénalisation de la vente de services sexuels. « The extent and development of prostitution in Sweden » (PDF), Stockholm, octobre 2015.
  3. Ibid.
  4. « Street prostitution on the rise in Malmö », Sveriges Radio, 4 août 2016.
  5. « Against prostitution and human trafficking for sexual purposes » (PDF), rapport du ministère de l’intégration et de l’égalité des sexes, Stockholm, 2009.
  6. Cf. « Rapport d’information sur le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel », Assemblée nationale, 17 septembre 2013.
  7. Ingeborg Kraus, « Lettre à ONU Femmes », 15 octobre 2016, www.trauma-and-prostitution.eu
  8. « Prostitution, des forfaits “tout compris” à 50 euros », émission « Avenue de l’Europe », France 3, 13 janvier 2016.
  9. Ingeborg Kraus, « La prostitution est incompatible avec l’égalité hommes-femmes », www.trauma-and-prostitution.eu