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Sociologues spécialistes de la grande bourgeoisie, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon publient à la fin du mois Le Président des ultra-riches – Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron (La Découverte).

Une enquête efficace, tirée à 40 000 exemplaires, dont la sortie a été avancée afin d’être disponible au moment du grand débat national lancé mi-janvier par le Président, en plein mouvement des “gilets jaunes”. L’objectif : que cet ouvrage se mue en « arme de connaissance » à l’intention des manifestants. […]

  • En quoi le monde de la finance et de l’entreprise a-t-il aidé Emmanuel Macron à accéder au pouvoir, et quelles en sont les conséquences sur sa politique actuelle ?

Ses amis riches l’ont en effet aidé à accéder au pouvoir suprême, notamment en finançant sa campagne. Contrairement à ce qu’il a martelé pendant celle-ci aux médias dominants, il n’est pas “hors système”. Nous le suivons depuis 2008, soit son entrée dans la banque Rothschild. Il a fait l’ENA, a été responsable de la campagne économique de Hollande, puis est devenu directement secrétaire général adjoint de l’Élysée ! Il n’a par ailleurs aucune légitimité : outre le fait d’avoir été placé au pouvoir par les puissances d’argent, il a bénéficié de la forte abstention et du vote de masse contre Marine Le Pen.

Notre livre montre aussi qu’il a également été financé par L’État : nous citons l’ouvrage de l’ex-secrétaire d’État au Budget Christian Eckert, Un ministre ne devrait pas dire ça, où celui-ci explique que le couple présidentiel s’est servi du ministère de l’Économie comme d’un tremplin pour la présidentielle, et raconte comment, en 2016, ils ont capté à eux seuls tout l’argent des frais de représentation alloués à ce ministère en à peine huit mois.

Macron est donc aujourd’hui porté par cette classe dont il défend les intérêts car, contrairement à ce qu’il a affirmé lors d’un entretien, ce n’est pas vrai que « les riches n’ont pas besoin de président ». lls ont besoin d’un président, du corps de l’Inspection des finances, des ministres, des députés… D’ailleurs, les principales fortunes – Dassault, Niel, Bolloré… – ont toujours été liées aux commandes et décisions industrielles de l’État.

  • Quel est son but en menant une telle politique ?

Il s’inscrit dans une guerre des classes, que les riches mènent en France, en Europe, et à l’échelle de la planète, contre les populations les plus défavorisées. Vous allez me dire : « Mais pourquoi feraient-ils cela ? » On pourrait se dire que l’oligarchie a besoin de consommateurs… Eh bien non, justement. Cette phase du système capitaliste, qui nous accable depuis l’arrivée de Mitterrand, s’arrime à toutes les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, le web, pour constituer en main-d’œuvre et bouches inutiles la plus grande masse de la population humaine, voire la rendre obsolète. Ce constat est atroce.

[…]

[Les personnes occupant le sommet du pouvoir, organiseront toujours la défense de leurs intérêts particuliers] En effet. Bien qu’il y ait eu 1968, un petit peu 1995, [alors qu’a] l’époque, nous étions dans les beaux quartiers pour travailler aux côtés de la grande bourgeoisie, […] nous avions senti qu’ils avaient peur.

Aujourd’hui, nous n’avons plus de contacts avec eux, mais je n’avons pas besoin de cela pour avancer l’hypothèse qu’actuellement, ils tremblent. Pourquoi ? Car ils ont dû peu à peu percevoir que les « gilets jaunes », qui sont essentiellement des ouvriers, des employés, des jeunes et des moins jeunes, ont tout compris.

Tout ce que je vous raconte maintenant, les « gilets jaunes » le disent également. En fait, il se passe quelque chose d’incroyable : ils ont court-circuité les corps intermédiaires, c’est-à-dire les syndicats, les partis et mouvements de gauche. Ils se sont auto-organisés sur Facebook, ce qui leur a donné une liberté de parole et de pensée sur la situation dans le pays – à savoir la violence incroyable de gens qui s’enrichissent par millions, pendant que d’autres n’ont même pas de quoi nourrir leurs enfants. Ce sont des faits accablants : près de 9 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté.

Nous sommes allés aux Champs-Élysées dès le 24 novembre pour voir ce qu’il se passait. C’était extraordinaire, et d’après nos entretiens spontanés avec eux, nous pouvons dire que si la taxe sur le carburant a été la goutte d’eau, ce n’est pas leur première revendication. Leur première souffrance, c’est l’arrogance d’un président de la République qui, non seulement pille son peuple, mais de surcroît l’humilie. Mais, cela, les « gilets jaunes » l’ont bien compris. Ils évoquent une opération d’ « enfumage » concernant le grand débat national, qui ne touchera pas à l’aspect central de la politique d’Emmanuel Macron, à savoir les mesures pour les riches qui plombent notre dette et notre déficit.

Idem pour son allocution machiavélique du 10 décembre où il annonce 10 milliards d’euros d’aides – des petites miettes par rapport à ce qu’il a donné aux 1 % les plus riches – mais qui, en fait, vont être financées par le contribuable, pas en demandant un effort aux plus aisés !

Cette lucidité et conscience de classe des « gilets jaunes », je ne savais pas qu’elle pouvait exister. En fait, ce mouvement, totalement inattendu, a été pour nous un tsunami.

[…] … ce mouvement n’est pas du tout superficiel, il est profond et peut durer. Ils sont bien organisés, ont mis en place des réseaux de solidarité, ne sont pas grévistes et donc ne mettent pas en danger leurs fins de mois. C’est un mouvement fluide, qui bouge tout le temps .[…]

Ceci dit, maintenant, comment allons-nous nous en sortir ?


Amélie Quentel, Les Inrocks – Titre original : « Monique Pinçon-Charlot : “Macron est monté d’un cran dans la violence de classe” » Source (Extrait)