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Ce grand débat plein d’interrogations, plein d’espoirs et peut-être autant de déceptions. Qui pourra faire une synthèse indépendante des doléances recueillies dans la population ? MC

Vu d’Allemagne. Le grand débat français, une psychanalyse collective vouée à l’échec

Le quotidien berlinois conservateur Die Welt met en doute les chances de réussite de l’initiative du président Emmanuel Macron. 

Comment Macron veut sauver la France et pourquoi il va échouer”, tranche Die Welt, au premier jour du “grand débat national” lancé par le président français pour “transformer les colères [du mouvement des “gilets jaunes”] en solutions”.

Après avoir été le “wonderboy” de l’Europe, Emmanuel Macron se lance dans “une alchimie politique” délicate afin de “faire de la crise une chance” pour la France, résume le quotidien berlinois conservateur. Avant d’ajouter : “Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de raisons d’être confiant.” Une référence aux sondages, selon lesquels 70 % des Français ne croient pas que le débat apportera des “mesures utiles” et seul un tiers des personnes interrogées entendent y participer.

La “cure de parole collective” risque de ne pas suffire

Après avoir énoncé l’essentiel du contenu de la lettre aux Français, Die Welt s’interroge sur l’exploitation qui pourra être faite du grand débat et déplore qu’aucune précision ne soit donnée sur ce plan, hormis le délai d’un mois pour faire part des conclusions du président à la nation : “Que se passera-t-il si les exigences des citoyen.ne.s sont contraires à sa politique ?”

Dans ce grand débat inédit et la dizaine de déplacements en province programmés par le président pour rencontrer les édiles, le journal ne voit qu’une “psychanalyse collective” et estime qu’il est déjà “certain que les exigences, parfois contradictoires, des ‘gilets jaunes’ ne pourront être satisfaites”. Die Welt prédit :

Il est peu probable que cette cure de parole collective permette de réconcilier la société française tant celle-ci est profondément scindée en deux.”

En conséquence, “on peut craindre que les ‘gilets jaunes’ poursuivent leur lutte pour plus de démocratie par des moyens non démocratiques”, ajoute le journal, qui pointe à la fois le caractère largement pacifique des manifestations du 12 janvier et les attaques croissantes dont sont victimes les médias et les journalistes. Dans ce contexte de tensions exacerbées, “s’il s’avère que [le grand débat national] est un débat mort-né, Macron va plonger dans des difficultés encore plus grandes, car c’était son dernier moyen de canaliser la colère sociale”, conclut Die Welt.


Courrier Int. – Source


Vu du Royaume-Uni. Grand débat : le pari très risqué d’Emmanuel Macron

Financial Times – Londres En lançant un débat à l’échelle du pays, le chef de l’État compte sortir de l’impasse en renouant le dialogue avec les Français. Mais cette consultation pourrait rapidement alimenter le ressentiment à l’égard du pouvoir, prévient cet éditorialiste britannique.

Un roi de France s’y est déjà essayé, et ça ne s’est pas particulièrement bien terminé.

Au printemps 1789, Louis XVI avait ordonné à ses sujets de préparer des cahiers de doléances*. Loin de désamorcer l’ire populaire, l’exercice n’avait fait qu’attiser l’humeur insurrectionnelle contre la couronne.

De nos jours, des cahiers de doléances* des temps modernes s’ouvrent de nouveau dans les mairies, un peu partout en France, afin de donner la parole à une population ulcérée par les injustices et le caractère inaccessible du gouvernement. Le président Emmanuel Macron, que ses détracteurs dépeignent comme un monarque républicain, a lancé son propre débat sur l’état de la nation à l’échelle de tout le pays. Mais peut-il réussir là où Louis XVI a échoué ?

L’objectif : isoler les extrémistes

Dans une démocratie fonctionnelle à l’ère de l’hyperconnectivité et des réseaux sociaux, il peut paraître étrange d’avoir recours à un cahier déposé chez monsieur le maire. Mais Macron a été contraint d’user de cet artifice – sans parler de 10 milliards d’euros de concessions fiscales – en raison des manifestations antigouvernementales des “gilets jaunes” qui, depuis la fin de l’an dernier, menacent de s’enfoncer dans la spirale de la violence et de compromettre son programme de réformes.

Le stratagème pourrait s’avérer payant pour un dirigeant qui se retrouve le dos au mur. Le débat pourrait contribuer à couper l’herbe sous le pied des “gilets jaunes”, non en les endormant à coups de discours chaleureux, mais en isolant un noyau extrémiste aux intentions violentes d’un groupe plus important et de ses sympathisants dans les rangs de l’opinion publique, lesquels affirment que leurs appels au changement ont été ignorés par une élite coupée des réalités.

La consultation, qui doit durer jusqu’au 15 mars, pourrait offrir à Macron l’occasion de renouer avec sa méthode d’origine, qui consistait à associer, dans sa volonté de réformer le pays, aussi bien les entreprises que la société civile et les communautés locales, ainsi, bien sûr que son propre parti – une approche que le président a abandonnée peu après son élection, lui préférant le micromanagement depuis l’Élysée.

Utilisé habilement, le processus pourrait servir à canaliser la colère de l’opinion publique. S’il en ressort que la principale préoccupation des Français est le fardeau fiscal, il conférera davantage de poids au projet de dégraissage de l’administration, par exemple. Cela pourrait donner le ton du programme de réformes pour la deuxième moitié du mandat présidentiel de Macron.

Un débat trop large

Mais il pourrait aussi bien n’être qu’une perte de temps qui alimentera le cynisme public. L’éventail des sujets évoqués – les impôts, les dépenses, le service public, la structure de l’État, l’action contre le changement climatique, la démocratie, la citoyenneté, l’immigration et l’intégration – est d’une démesure absurde. Dans sa lettre adressée à la nation dans la soirée du 13 janvier, le président a souligné qu’il n’y aurait “pas de questions interdites”. Mais quelques lignes plus bas, il soutient qu’il ne reviendra pas sur les décisions fiscales prises au cours des vingt derniers mois.

Ce qui inclut l’abandon de l’impôt sur la fortune, raison majeure du mécontentement de nombreux “gilets jaunes”. Macron est persuadé que l’ISF dissuadait les investissements et l’esprit d’entreprise en France. “Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle”, écrit-il. Le problème, c’est que si beaucoup de ses adversaires sont eux aussi de fervents défenseurs de ces mêmes orientations, comme la primauté du secteur privé dans la création d’emploi, ils sont nettement moins nombreux, en revanche, à soutenir les politiques qui en découlent.

Comment toutes les idées, toutes les revendications pourront-elles être distillées, transformées en politique, en dépit des autres objectifs du gouvernement, et conciliées avec les obligations internationales de la France, à commencer par la limite de 3 % imposée par l’UE au déficit public ? On voit mal ces choix et ces compromis, qui sont l’essence même de la mission d’un gouvernement, se faire ailleurs que dans les bureaux dorés de l’Élysée. Macron termine sa lettre en assurant qu’il a “la ferme volonté de tirer toutes les conclusions” du débat. Est-il possible de se montrer plus évasif ?

* En français dans le texte.


Ben Hall – lu dans Courrier int. – Source


Vu d’Espagne. Et si le grand débat national devenait un piège pour Macron ?

Alors que les “gilets jaunes” appellent à un acte IX ce samedi, le grand débat national à l’initiative d’Emmanuel Macron pourrait déstabiliser et diviser encore plus le pays, s’inquiète La Vanguardia.

Dans quelques jours doit s’ouvrir la grande consultation nationale souhaitée par le président Emmanuel Macron pour faire face à la crise des “gilets jaunes” qui “ébranle le monde politique français”, écrit La Vanguardia. Mais cette opération de reconquête auprès des Français pourrait s’avérer moins favorable qu’espéré. “Par cette initiative, décidée au plus fort de la crise afin d’apaiser les esprits, Macron risque d’ouvrir une boîte de Pandore, estime le quotidien espagnol. Le dénouement de cette consultation est incertain.”

Quatre thématiques seront sur la table : la transition écologique, la fiscalité, l’organisation de l’État et des services publics, ainsi que la démocratie et la citoyenneté. “Les ministres sont assez sceptiques quant à leur rôle et quant à l’utilité réelle de cette opération”, assure La Vanguardia. Mais le titre s’inquiète particulièrement de ce que le grand débat puisse être perturbé par des “groupes opportunistes n’ayant rien à voir avec les ‘gilets jaunes’”, qui pourraient demander, comme on l’a déjà entendu, “l’abolition du mariage homosexuel”.

Vers un pays encore plus divisé ?

Pour le quotidien, l’un des premiers “symptômes alarmants” est le retrait imprévu de Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), qui devait piloter le grand débat. La révélation de son salaire de présidente (14 666 euros bruts par mois) a en effet suscité un tollé. Une rémunération jugée “indécente chez une personne désignée pour arbitrer des débats qui doivent aborder la précarité et rechercher des mesures destinées à améliorer le pouvoir d’achat des couches sociales les plus modestes”. Et La Vanguardia de commenter : “Vu la situation en France, ces détails sont très importants.”

Face à cette “situation très délicate”, le gouvernement doit discuter de la manière dont sera organisé ce débat. Surtout, la tenue d’un référendum à questions multiples à l’issue de cette grande consultation – une hypothèse qui prend forme – “pourrait représenter un danger considérable pour Macron”, juge le titre espagnol. Il rappelle que c’est à la suite d’un référendum que le président de Gaulle avait été contraint de démissionner, en 1969. Finalement, conclut La Vanguardia, “le pays pourrait être encore plus divisé et crispé, avec un gouvernement et un président de la République à la dérive, débordés”.


Source La Vanguardia www.lavanguardia.com/ – lu dans Courrier int. – Source