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Lorsque des journaleux du Figaro interroge Martial Foucault (1) sur la dixième vague du baromètre Cevipof-OpinionWay qui atteint-on un point de non-retour dans la confiance des Français vis-à-vis des institutions et de leurs dirigeants, son analyse ne reste qu’une analyse. Qui apportera la solution a l’impasse Macron ? MC

Martial FOUCAULT. – Le choc de confiance espéré par Emmanuel Macron après son élection ne semble pas se produire. Après un épisode de regain de confiance observé l’an passé, les Français expriment de nouveau des niveaux de défiance alarmants vis-à-vis de leurs représentants politiques, des partis politiques, des médias, des syndicats et même des réseaux sociaux.

La société de défiance telle que l’avait décrite Yann Algan et Pierre Cahuc en 2007 est bel et bien en marche.

Néanmoins, il faut souligner le paradoxe français qui révèle un écart abyssal entre la défiance qu’éprouvent les citoyens envers les institutions ou les organisations et la très grande confiance interpersonnelle. Les Français interrogés dans cette enquête sont 93 % à avoir confiance en leur famille et 92 % en des personnes connues, mais seulement 41 % pour les personnes rencontrées pour la première fois.

Il y a donc ici la confirmation d’un clivage entre proximité et éloignement. Ce qui explique pourquoi le maire – élu de proximité – bénéficie d’un niveau de confiance deux fois supérieur à celui du député.

  • Question : Le sentiment de proximité ou de distance est-il le seul critère expliquant le soutien ou le rejet d’une institution?

Non, ce n’est pas seulement le lien de proximité [il faut aussi] deux autres dimensions:

  • la compétence
  • la bienveillance.

D’une certaine manière, la bienveillance se rapproche du lien de proximité et traduit l’idée d’une forme d’empathie, d’une meilleure prise en compte des problèmes vécus par les citoyens. « Ce qui est reproché n’est pas nécessairement la qualification pour telle ou telle fonction mais plutôt l’incapacité à améliorer rapidement le quotidien des citoyens » Or, aujourd’hui, 85 % des Français estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas des citoyens ordinaires. Pis encore, le baromètre révèle une progression considérable (+ 13 points par rapport à 2018) de personnes qui attendent comme qualité des responsables politiques «qu’ils soient plus proches d’eux» (33 %). L’honnêteté reste la première qualité attendue (62 %).

À cette dimension de bienveillance, il faut ajouter la compétence comme condition de restauration de la confiance.

Or, aujourd’hui, les Français jugent négativement la compétence de leurs représentants. Ce qui est reproché n’est pas nécessairement la qualification pour telle ou telle fonction mais plutôt l’incapacité à améliorer rapidement le quotidien des citoyens. Or si les résultats se font attendre, ou s’ils concernent certaines catégories sociales plutôt que d’autres, cela contribue à entretenir un lien de défiance quant à la capacité de transformation engagée par le politique. À ce stade, on peut formuler l’hypothèse que le sentiment d’injustice alimente grandement la défiance politique. Le mouvement de protestation des «gilets jaunes», certes conjoncturel, en est une parfaite illustration.

[…] [Parler] de la confiance ou de la défiance [politique] révèle […] plusieurs lignes de fracture […].

La situation matérielle des personnes joue un rôle non négligeable. Si la moyenne de confiance vis-à-vis de l’ensemble des représentants politiques s’établit à 20%, elle chute à 13% pour ceux qui gagnent moins de 1.200 euros par mois, contre 26% pour ceux dont le revenu dépasse 6.000 euros. Celles et ceux qui éprouvent des difficultés pour subvenir à leurs dépenses mensuelles ne font confiance qu’à 5% à leurs représentants, les ouvriers qu’à 11,5% et les personnes sans emploi à 14% seulement.

Sur le plan géographique, aucune différence majeure n’oppose les résidents de zones rurales, périurbaines ou métropolitaines. L’idée selon laquelle une fracture territoriale amplifierait le rejet des représentants politiques n’est donc pas confirmée.

À l’inverse, l’électorat d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle de 2017 conserve un fort niveau de confiance politique (40%) suivi par les électeurs de François Fillon (24%). La situation est toute différente pour les leaders d’opposition situés aux extrêmes puisque les soutiens de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen accordent respectivement un niveau de confiance aux élus de 6,5% et 6%.

Ce dernier résultat confirme d’ailleurs la tentation pour ces derniers de tirer profit du mouvement des « gilets jaunes » dès lors que les personnes déclarant soutenir fortement ce mouvement (30% des personnes interrogées) n’accordent qu’une faible confiance au personnel politique (5%).

  • Question : Que signifie la demande de plus en plus forte de démocratie directe?

[…] Si le rejet des représentants politiques est largement partagé par les groupes sociaux les plus fragilisés sur le plan économique, les plus radicaux sur le plan politique, et les moins insérés sur le plan social, ces mêmes différences s’estompent quand il s’agit de recourir au référendum. En progression de 8 points par rapport à l’an passé, 70 % des Français réclament l’usage du référendum sur la plupart des questions importantes.

Derrière ce chiffre se dissimule évidemment la revendication portée par les « gilets jaunes » du recours au RIC (référendum d’initiative citoyenne). Or, comme l’indique la politiste Laurence Morel, la demande de démocratie directe est attribuée, selon les contextes, à deux catégories sociales en expansion: les « post-matérialistes », qui dans l’ordre politique expriment des valeurs de participation plus exigeantes ; et les « laissés-pour-compte » de la modernisation, qui se sentent mal représentés et conçoivent le référendum comme un recours contre les élites.

Démocratie directe participative contre démocratie directe protestataire en quelque sorte.

Autant dire que les caractéristiques des deux groupes d’individus sont radicalement opposées: tandis que les uns appartiennent aux milieux aisés et plus diplômés, les autres se recrutent surtout dans les catégories populaires et en situation de fragilité économique. […]


Le Figaro – Titre original : Martial Foucault : « Le sentiment d’injustice alimente la défiance » – Source (Extrait)


  1. Martial Foucault a exercé les fonctions de professeur agrégé au département de science politique de l’Université de Montréal de 2006 à 2013 et de directeur du Centre d’Excellence sur l’Union Européenne (McGill University / Université de Montréal) entre 2011 et 2013. Spécialiste des questions de comportement électoral et d’économie politique, ses récents travaux ont été publiés dans American Journal of Political Science, British Journal of Political Science, European Journal of Political Research, Electoral Studies, Social Science Quarterly, Presses de Science Po,… Enfin, il est éditeur associé de la revue French Politics et Canadian Public Policy. Site personnel, http://martial-foucault.com