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Un rapport de la police financière accuse la ministre du Travail d’avoir contourné les règles du marché public tout cela pour contribuer à mettre Emmanuel Macron « en marche » quelque temps avant l’officialisation de sa candidature à la présidentielle de 2017.

Dessin de Aurel – Le Canard Enchaîné – 06/12/2018

[…] Le 14 septembre, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) ont rendu des conclusions très sévères sur l’affaire de Las Vegas. Mandaté par l’organisme Business France, alors dirigé par Pénicaud, le groupe Havas avait organisé, le 6 janvier 2016, dans la ville du jeu, une soirée de la French Tech en l’honneur du ministre de l’Économie, Emmanuel Macron. Cette sauterie à 381.759 euros n’avait pas respecté le Code des marchés publics, exigeant, au-delà de 207.000 euros, le lancement d’un appel d’offres.

Sacrée soirée

Soupçonnée de « délit de favoritisme », Muriel Pénicaud est ressortie, le 22 mai, du bureau des juges d’instruction avec le simple statut de témoin assisté. Mais les policiers sont plus sévères. Pour eux, il est « incontestable » que la responsabilité de Fabienne Bothy-Chesneau, alors directrice de la communication de Business France, peut être engagée. Mais fi des révérences : c’est bien Pénicaud qui « pourrait être tenue pour première responsable de la commission de délit de favoritisme ». Sa « position hiérarchique », les « relations qu’elle entretenait avec les responsables du groupe Havas », son « intérêt dans la réussite de l’événement et la satisfaction du ministre » montrent qu’ « il est improbable qu’elle n’ait pu avoir connaissance, vu les délais, de l’impossibilité d’organiser la soirée en un mois et demi sans contourner les règles de la commande publique ».

Le 19 novembre 2015, via un courriel à Dorothée Stik, conseillère de Macron à Bercy, Muriel Pénicaud confirme : « Oui, Business France prépare activement Las Vegas. » Dans la foulée, elle écrit à Julie Cannesan, adjointe de Bothy-Chesneau : « Julie, belle occasion de remonter notre image auprès du cab [de Macron], de façon constructive et innovante… ».

Suit ce doc décisif : dès le lendemain, « Julie » répond à Pénicaud qu’un budget « de 300 K€ » (300.000 euros) est envisagé. Muriel Pénicaud savait donc parfaitement que le seuil de 207.000 euros allait être dépassé. Dans leur note, les enquêteurs de l’office anticorruption n’épargnent pas Havas. Ils retracent avec un luxe de précisions la manière « alambiquée » dont les services de Business France ont « morcelé » les honoraires d’Havas entre ses filiales parisienne et new-yorkaise.

Rendu par le parquet le 13 novembre, le réquisitoire supplétif embraye. Accusant Fabrice Conrad, directeur général d’Havas Paris, d’avoir agi « sciemment », le procureur demande aux juges d’instruction d’engager la responsabilité pénale de la société Havas, « principale bénéficiaire de cette opération ».

Jusqu’à présent, la direction de l’agence contrôlée par Vincent Bolloré prétendait que la French Tech Night ne nécessitait pas de mise en concurrence avec d’autres agences. Cette prestation, disait-elle, était comprise dans l’accord-cadre Créative France — un marché public remporté par Havas le 2 juin 2015. Ce contrat publicitaire de dix-huit mois et d’un montant de 8 millions d’euros, selon Havas, visait à promouvoir l’image et l’attractivité économique de la France auprès des décideurs étrangers.

Havas, point !

Les auditions des différents protagonistes ruinent cette ligne de défense. Lors de son audition, Henri de Joux, directeur financier de Business France, a évoqué « deux prestations différentes ». Les échanges de courriels saisis par les enquêteurs au siège d’Havas sont cruels. L’expression « hors scope » (traduction : hors du périmètre de l’accord-cadre Créative France) revient plusieurs fois.

Ainsi, le 16 décembre 2015 — trois semaines, donc, avant la soirée de Las Vegas —, Fabrice Conrad interroge un dirigeant de l’agence : « Peux-tu nous dire comment procéder sur ce devis, qui est hors scope Créative France et qui sera payé par Procom (la direction promotion-communication de Business France) sur d’autres lignes ? »

Dans un autre courriel, daté du 8 mars 2017 et adressé à Stéphane Fouks, vice-président d’Havas, et à Yannick Bolloré, son PDG, Fabrice Conrad répète que cette « mission [se trouvait] en dehors du scope habituel ». Coup de grâce : le même précise que Fabienne Bothy-Chesneau, l’ex-dircom’ de Business France (une ancienne d’Havas), lui a « fait comprendre qu’elle [était] prise par l’urgence voulue par le cabinet [Macron] et qu’elle souhait[ait] [leur] confier cette mission plutôt que de consulter plusieurs agences ».

On ne va quand même pas leur reprocher de lutter contre la bureaucratie ?


Jérôme Canard – Le Canard Enchaîné – 05/12/2018 – titre original de l’article : «La charge au bazooka de la police financière contre Muriel Pénicaud ».