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Après des semaines de lent et fastidieux dépouillement, il apparaît clairement que les candidats démocrates ont remporté une victoire franche et nette face au parti du président. L’écart en voix se monte à plus de huit millions.

C’est bien une « vague bleue » (de la couleur du Parti démocrate) qui a jailli des urnes des États-Unis le 6 novembre dernier lors des midterms, ces élections législatives qui interviennent à la moitié de chaque mandat présidentiel. Les commentaires à chaud – réalisés sur la base de décomptes partiels – faisaient souvent état d’une victoire en demi-teinte du parti d’opposition. En creux, Trump aurait réussi à limiter les dégâts. Les résultats définitifs font apparaître une réalité plus tranchée : une défaite claire des républicains dans le cadre d’une très forte mobilisation électorale.

La première donnée concerne en effet la participation (voir graphique ci-dessous). Elle a été historique pour un tel type d’élection. Près de 50 % des citoyens en âge de voter se sont déplacés (1). Il faut remonter à… 1914 pour trouver un taux plus élevé. Lors des dernières midterms, en 2014, il s’était élevé à 36 %. La figure centrale de Trump a incontestablement servi de facteur de mobilisation… dans les deux camps. Mais de manière différenciée. Ce qui n’était pas forcément apparu aussi clairement lors des premiers jours.

La victoire démocrate revêt, elle aussi, une dimension rare. Selon le site spécialisé FiveThirtyEight, les candidats du parti de l’âne ont recueilli 50,7 % des suffrages, contre 42 % à ceux du parti de l’éléphant. « Un tel différentiel, en science politique, on appelle cela un landslide, un raz de marée », analyse Mark Kesselman, professeur honoraire de science politique à l’université Columbia de New York. Le différentiel est plus important que les deux défaites démocrates sous Obama (+ 6,7 % pour les républicains en 2010 et + 5,7 % en 2014). Il faut remonter à 2006 et le terrible désaveu infligé à George W. Bush après son fiasco en Irak pour trouver un tel revers : les démocrates avaient repris la Chambre avec près de 10 points d’avance.

La percée démocrate semble moins spectaculaire en nombre de sièges : 39 au total. Nous voilà, en effet, loin de la « raclée » d’Obama en 2010 avec 63 sièges perdus mais… au-delà de la défaite républicaine de 2006. Le redécoupage électoral dans les États détenus par les républicains ainsi que l’ultra-concentration des électeurs démocrates dans les circonscriptions urbaines et côtières minimisent l’impact de la large avance en voix.

L’alliage rarissime du recul de l’abstention et du large différentiel de voix s’accompagne d’une autre donnée, presque inédite : d’une certaine façon, il n’y a pas eu de « vote sanction » contre le président en exercice, dans le sens où des déçus du président en exercice lui tournent le dos. Avec 50,1 millions de voix pour les candidats républicains, Donald Trump a réussi à « retrouver » 79,5 % de ses voix à la présidentielle, contre un peu plus de 50 % pour Obama en 2010 et 2014.

Les électeurs de Trump 2016 sont satisfaits des deux premières années de son mandat. Il n’y a pas de « déçus du trumpisme ». Juste des « galvanisés du trumpisme » qui demeurent pourtant minoritaires au suffrage universel. C’était vrai en 2016 puisque Hillary Clinton avait engrangé 3 millions de voix de plus que son adversaire. Cela l’est encore plus en 2018 avec 8,5 millions de voix d’avance pour les démocrates qui retrouvent 89,5 % de leurs électeurs de 2016. Du jamais-vu.

L’Amérique de Trump est monocolore et vieillissante

Trump agit comme un accélérateur de la « polarisation » politique que connaît le pays depuis des décennies. Elle avait commencé au début des années 1970 sous l’impulsion des républicains, qui décidaient, dans la foulée de la signature des lois sur les droits civiques, de faire du ressentiment racial leur fonds de commerce. Elle a connu un premier coup d’accélérateur sous la présidence « impériale » de Bush. Puis un second avec l’accession du premier président noir à la Maison-Blanche et la « réaction » des tea parties.

On peut résumer en deux traits ce phénomène central de la vie des États-Unis : les électeurs républicains de 2018 sont beaucoup plus à droite que ceux de 2006 et les électeurs démocrates beaucoup plus à gauche ; plus les clivages sont assumés, voire revendiqués, plus la participation augmente. Et, peut-on ajouter, plus la participation augmente, plus les démocrates prennent l’avantage.

C’est le credo de Bernie Sanders : amener le maximum de citoyens dans le processus politique et électoral constitue la première condition pour un changement progressiste, voire une « révolution politique ». Car le rapport de forces sociologique comme idéologique favorise le camp progressiste.

L’Amérique de Trump est monocolore et vieillissante. Elle décline mais voit dans les urnes la dernière façon de maintenir le statu quo ante. Celle des démocrates est plus jeune et multicolore. Elle émerge mais peine parfois à considérer l’urne comme un moyen de changer sa vie. Le 6 novembre, elle y a pourtant vu le moyen de priver Trump du levier législatif.


Christophe Deroubaix – Source


  1. 68 % lors du premier tour de la présidentielle en France.