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Quelles libertés fondamentales les États membres des Nations unies se sont-ils engagés à défendre ? La lecture de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée le 10 décembre 1948, donne le vertige : elle garantit à peu près tous les droits politiques et sociaux. Mais avec quels moyens ? Aboutissement d’un long combat, la Déclaration demeure un efficace outil de progrès.

Penser l’universel et le transformer en droits.

C’est par ces quelques mots que l’on peut tenter de décrire l’immense dessein de ceux qui, à l’issue de la seconde guerre mondiale, conçurent la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il aura fallu du temps pour que des principes nés d’une vision religieuse et philosophique du monde se fraient un chemin jusque dans le droit. On peut bien entendu remonter jusqu’à la Magna Carta (Grande Charte) en Angleterre (1215), qui introduisit la notion d’égalité devant la loi et donna naissance à l’habeas corpus (1), garant de la liberté individuelle.

Mais le véritable point de départ de ce qui allait devenir les droits humains de l’époque moderne est à chercher chez Emmanuel Kant et dans la philosophie des Lumières, puis dans la révolution américaine, dont la déclaration d’indépendance de 1776 proclamait déjà : « Tous les hommes sont créés égaux » — notion reprise quelques années plus tard en France, sans référence religieuse au Créateur, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »

[…] … Mais :

  • est-il important pour l’être humain de disposer des libertés politiques s’il meurt de faim ?
  • Peut-on défier la diversité culturelle en affirmant l’universalité des droits ?
  • La paix est-elle la première garantie des droits de l’homme ?

Malgré les divergences originelles, le texte répond avec ambition à ces questions, et son adoption par cinquante États membres de l’ONU sur cinquante-huit fut immédiatement ressentie comme le succès diplomatique majeur de l’après-guerre. Parmi ceux qui s’abstinrent figuraient l’Afrique du Sud, hostile au principe de l’égalité des races, l’Arabie saoudite, opposée à l’égalité des hommes et des femmes, et l’URSS, soucieuse d’affirmer la primauté des droits économiques et sociaux sur les droits politiques.

Plusieurs principes de fond traversent la Déclaration : les droits de l’homme sont universels et indissociables les uns des autres ; les droits de l’individu l’emportent sur ceux de la communauté ; tous les êtres humains, quels qu’ils soient, sont égaux. De tous ces principes, celui de la dignité humaine, présent dès l’article premier, alors qu’il ne figurait pas dans la Déclaration de 1789, est sans doute le plus fécond, souligne Mme Christine Lazerges, présidente sortante de la Commission nationale consultative des droits de l’homme française : « L’égalité de tous les hommes en dignité et en droits fonde par définition le principe d’universalité. À lui seul, il permet de rejeter la peine de mort, la torture, l’esclavage ; à lui seul, il fonde l’altérité, la reconnaissance de l’autre. »

Dès 1948, les Nations unies ont ressenti le besoin de transformer ces notions en un ensemble normatif contraignant, c’est-à-dire en traités de droit international. « Il a fallu donner à ces concepts un contenu en droit, et non pas simplement en morale, explique Jean-Bernard Marie, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Strasbourg. Ces principes, par exemple celui d’universalité, ne sont pas des notions contemplatives ; il fallait donc trouver les moyens de leur effectivité. » C’est dans ce but que l’Assemblée générale de l’ONU créa immédiatement une Commission des droits de l’homme chargée d’élaborer ces instruments.

Deux pactes, portant l’un sur les droits civils et politiques, l’autre sur les droits économiques, sociaux et culturels, furent adoptés en 1966 — à ce jour, 172 pays ont ratifié le premier et 169 le second. Une myriade de conventions spécifiques les accompagnèrent au fil des années, dont on peut citer les plus importantes : sur le génocide (1948), le statut des réfugiés (1951), la discrimination raciale (1965), les droits des femmes (1979), la torture (1984), les droits des enfants (1989), les travailleurs migrants (1990)… À ces traités sont adossées une dizaine de déclarations sur les sujets les plus divers, tous liés à des aspects spécifiques des droits humains.

Parallèlement, les Nations unies structuraient les organes chargés de veiller à l’application de tous ces textes. […]

[…] … Récemment, des vents mauvais se sont levés.

Certains pays, et non des moindres, ont décidé de réduire l’appareil des droits humains, ou plus exactement leur portée. Non seulement les États-Unis, par des attitudes franchement hostiles, mais aussi, de manière plus sourde, la Chine et la Russie, certains membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), de l’Union africaine et, au sein de l’Union européenne, des pays comme la Pologne, l’Autriche ou la Hongrie.

Les législations contre le terrorisme restreignent aussi le champ des libertés publiques, tandis que les droits des migrants ne sont pas respectés. Rien n’est plus facile que de réduire certains financements dont la défense des droits humains a besoin.

Rien n’est plus facile non plus que d’invoquer des spécificités culturelles auxquelles l’universalité porterait tort (4). Les droits de l’homme sont nés d’une révolte, y compris contre le conformisme politique ou le jeu des allégeances. L’actualité violente d’une géopolitique en recomposition le démontre chaque jour.


Claire Brisset – le monde diplomatique, titre original : « un long cheminement vers la dignité » – Source (Extrait


  1. Le principe de l’habeas corpus interdit la détention arbitraire en imposant la présentation du prisonnier à un juge.
  2. Cf. Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel, Paris, 2017.
  3. Lire Sandra Szurek, « Pluie de critiques sur les casques bleus », Le Monde diplomatique, janvier 2017.
  4. Marie Bourreau, « Aux Nations unies, haro sur les droits de l’homme », Le Monde, 18 avril 2018.