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Le court-circuit Carlos Ghosn

Carlos Ghosn, PDG de Renault et président du conseil d’administration de Nissan et Mitsubishi Motors, a été placé en garde à vue le 19 novembre au Japon. Il est soupçonné d’abus de bien social, malversations financières et fraude fiscale.

Avec cette mise en cause, on assiste à la chute de l’un des patrons les plus emblématiques au monde. La nouvelle met l’État français – en tant que premier actionnaire de Renault – dans une position difficile. Quant au géant automobile Renault-Nissan-Mitsubishi, il est fortement ébranlé, comme le souligne Kichka dans ce dessin. En deux jours, le titre de Renault a perdu 9,5 % à la Bourse de Paris.


Le courrier international – source


Carlos Ghosn : Le Cachotier

C’est pour avoir tenté de dissimuler ses faramineux revenus officiels par crainte d’un scandale au Japon (et en France) que Carlos Ghosn est aujourd’hui en prison. Le patron de l’Alliance Renault-Nissan n’est pas soupçonné de fraude fiscale, mais il lui est reproché, selon le parquet de Tokyo, d’avoir omis de signaler, dans ses comptes publics annuels, qu’une rémunération égale à celle qu’il touche actuellement (environ 8 millions d’euros) lui serait versée à son départ à la retraite.

Ce qui lui rapporterait, le moment venu, près de 40 millions sur cinq ans. Le marché et les investisseurs auraient donc été trompés, en violation de la loi nippone Fiel (pour « Financial

Instrument and Ex-change Law »), adoptée en 2009. Ghosn a, pour sa part, assuré aux enquêteurs que cette pratique lui semblait tout à fait légale. Tout comme la plus-value boursière, qu’il n’avait pas plus déclarée.

La justice ne le poursuit pas (encore ?) pour des abus de biens sociaux (achat, via une filiale de Nissan, de luxueuses maisons à Rio, Beyrouth, Tokyo et Amsterdam, emploi de complaisance pour sa sœur, paiement de son mariage, en 2016, à Versailles) révélés par une enquête interne de la boîte. Le nouveau patron de

Nissan, Hiroto Saikawa, a refusé de fournir le moindre détail à ce sujet, pour ne pas envenimer les relations au sein de l’Alliance.

Trop aimable.

Article non signé – Le Canard Enchaîné – 28/11/2018


Carlos Ghosn ou la course au gigantisme

Si au cours des vingt dernières années vous avez eu besoin de discuter avec Carlos Ghosn, c’est à bord d’un avion que vous aviez le plus de chances de le faire.

Né au Brésil de parents libanais il y a 64 ans, ce haut dirigeant de l’automobile s’est bâti un empire formé de deux entreprises situées à 15 000 kilomètres l’une de l’autre. Il prend ses rendez-vous un an à l’avance, me précisait-il l’année dernière.

“J’ai quatre bureaux”, m’expliqua-t-il à New York lors d’un entretien calé dans un agenda serré, et pour lequel il était venu avec toute une armée de collaborateurs. Un bureau à Amsterdam, un autre à Paris et deux à Tokyo, “sans parler des visites régulières dans les usines, histoire de ne pas perdre le contact avec la réalité”.

Une vie à cent à l’heure qui a subi un coup de frein brutal, ce lundi 19 novembre, avec son arrestation à Tokyo pour fraude fiscale présumée. Le groupe automobile Nissan, qu’il avait sauvé à la fin des années 1990, a reconnu des fautes graves et s’apprête à la démettre de ses fonctions. Nissan est uni au français Renault au sein d’une alliance que Carlos Ghosn lui-même a nouée, et longtemps dirigée.

Filet mignon et bordeaux au menu

Les patrons du secteur automobile jouaient jadis le rôle qui est aujourd’hui dévolu aux poids lourds de la Silicon Valley, tels le cofondateur de Facebook Mark Zuckerberg et le PDG d’Amazon Jeff Bezos. Les plus en vue, comme Lee Iacocca [qui dirigea Ford, puis Chrysler], Henry Ford II [le petit-fils de Henry Ford] ou Gianni Agnelli, le PDG de Fiat, étaient observés de près, aussi bien pour leurs modes de vie extravagants et leurs méthodes de management culottées que leurs propos hauts en couleur.

Carlos Ghosn apparaît comme le dernier de cette lignée, lui que les médias japonais ont souvent traité en superstar. Dépeint en véritable héros de BD, il a même eu droit récemment à la publication de sa biographie dans de prestigieux quotidiens. En 2006, j’ai coécrit pour le Wall Street Journal un portrait de lui paru sous le titre “The Hottest Car Guy on Earth” [“Le plus grand fou de bagnoles du monde”]. À l’époque, nous l’avions rencontré devant un dîner servi dans sa suite à l’hôtel. Carlos Ghosn avait excellé dans l’art de fournir des réponses claires et exhaustives tout en dégustant un filet mignon arrosé de bordeaux.

“Ces personnalités hautes en couleur sont la clé pour accomplir de grandes choses, mais elles viennent avec leur lot de défauts”, résume Bob Lutz, vieux routard du secteur automobile qui fut le vice-président de General Motors – ce grand amateur de cigares fut lui-même un habitué des projecteurs.

Les fusions n’ont plus la cote

Au-delà des entreprises que Carlos Ghosn dirigeait, sa chute brutale a des conséquences pour l’ensemble du monde de l’automobile. Dans cette industrie dont les capitaines jugent les marchés trop fragmentés et régionaux pour être unifiés, il était l’un des derniers mondialistes.

Depuis plusieurs années, ses semblables ont un à un tiré leur révérence. Martin Winterkorn, l’un des grands artisans du colosse Volkswagen, est tombé en 2015, victime du Dieselgate ; Sergio Marchionne, le fumeur invétéré à l’origine du mariage de Fiat et Chrysler, est mort en juillet ; le président de Daimler Dieter Zetsche, qui avait signé une alliance avec Ghosn, quittera ses fonctions dans six mois.

Ghosn et Marchionne jugeaient tous deux nécessaires de voir à plus grande échelle, dans un secteur soumis à des retournements de cycle brutaux et exigeant de lourds investissements. En vertu de leur modèle, les alliances permettent de mutualiser les coûts, par exemple pour mettre au point des batteries ou financer la recherche sur l’intelligence artificielle.

Mais les fusions n’ont plus la cote dans l’automobile, où certains ont érigé en contre-exemple l’échec du mariage entre Chrysler et Daimler au début des années 2000. […]

Nissan et Renault ne disparaîtront sans doute pas, mais ce serait un coup dur pour tous les tenants du mondialisme en matière d’industrie automobile si leur alliance volait en éclats dans le sillage des tracas judiciaires de Carlos Ghosn. […]


John D. Stoll – Lu dans « courrier international » – The Wall Street Journal – New York – source (extrait)