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De nombreuses plates-formes et pages Facebook recensent les cas pour qu’ils ne soient plus confinés en tant que faits divers isolés. Une manière aussi de les désinvisibiliser.

“Il tue sa femme”, “brûlée vive”, “cadavre découvert”, “conjoints violents”, “compagne décédée”, “drame de la séparation”… Voici quelques-unes des quatre-vingts alertes Google créées par les administrateurs de la page Facebook Féminicides par compagnons ou ex, ouverte en 2016 et suivie par plus de 6.000 internautes.

“C’est important de nommer ces victimes pour qu’elles ne restent pas invisibles »

Les articles de presse relatant des meurtres de femmes par leur mari, ancien partenaire ou amant, y sont listés au cas par cas. Dans la mesure du possible, le prénom et le nom de la victime et de son agresseur, avec quelques indications biographiques, sont indiqués en commentaire. Il y est aussi mentionné si l’article rapporte des faits de violences conjugales antérieurs.

En France, une femme est tuée tous les trois jours par son conjoint, ex-conjoint ou amant

Par exemple : “Lundi 25 juin à Schweighouse-sur-Moder (Bas-Rhin), Laëtitia Schmitt (trentenaire) a été tuée par son ex-compagnon (…). Il l’a poignardée devant son domicile et a pris la fuite en voiture (…). Elle ‘bénéficiait’ d’une ordonnance de protection et d’un téléphone ‘grave danger’.”

En France, une femme est tuée tous les trois jours par son conjoint, ex-conjoint ou amant. Dans la presse, ces meurtres sont pourtant éparpillés en autant de faits divers isolés. “C’est important de nommer ces victimes pour qu’elles ne restent pas invisibles dans un chiffre global”, explique l’une des animatrices de la page.

Cette dernière, comme le reste des membres du collectif, tient à rester anonyme, pour éviter tout risque de harcèlement. “On a reçu des tas de menaces de la part de masculinistes et parfois de proches des tueurs”, souligne la bénévole, contactée par téléphone.

Des compteurs effrayants partout dans le monde

Des actions similaires se sont multipliées ces dernières années à l’étranger. Dans les pays anglo-saxons, ces comptes portent le nom de Counting dead women. En Belgique, Stop Feminicide Belgium est géré par plusieurs associations féministes. Céline Caudron, l’une des gestionnaires, observe : “Ce recensement casse les stéréotypes : les victimes sont des femmes de tous les âges, de tous les milieux sociaux et de toutes les régions.”

En Turquie, la plate-forme Anit Sayac s’en charge depuis 2008 et se définit comme “un monument de commémoration en ligne pour les femmes qui ont perdu leur vie à cause de la violence domestique.” Dans un pays où il n’existe pas de statistique gouvernementale publique sur le sujet, l’Anit Sayac est l’un des principaux repères pour mesurer l’ampleur – et la recrudescence – de ce type de violences.

Stop Feminicide Belgium a déjà listé 31 meurtres depuis début 2018

Quel que soit le contexte politique, ces recensements puisent leur matière dans l’analyse des coupures de presse. “Ce sont des données a minima puisque tout ne paraît pas dans les journaux », précise Céline Caudron, de Stop Feminicide Belgium, qui a déjà listé 31 meurtres depuis début 2018.

“Une large partie des femmes victimes d’homicide ont été tuées par des gens qui auraient dû prendre soin d’elles, tandis que la majorité des hommes sont tués par des hommes qu’ils ne connaissent même pas”, souligne l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime dans son rapport de 2013 sur les homicides dans le monde.

Des meurtres soigneusement listés par âge ou mode opératoire

Le concept de féminicide a été étudié dès les années 1990 par les chercheuses Diana E. H. Russel et Jill Radford dans l’ouvrage de référence Femicide: The Politics of Woman Killing. Il s’est depuis internationalisé, jusqu’à être érigé en arme conceptuelle politisant les violences de genre. Les recensements en sont l’une des facettes, permettant de mieux donner à voir cette réalité. Certaines militantes ont développé des outils d’open data pointus.

Au Mexique, ils sont enregistrés sur une carte depuis janvier 2016 et consultables par tranche d’âge et mode opératoire (strangulation, lapidation, machette…). C’est aussi le cas en Espagne avec Feminicidio.net, qui récolte des données depuis 2010.

Les meurtres sont inscrits sur une carte et rangés selon plusieurs typologies : féminicides intimes, ceux liés à la trans ou à la lesbophobie, la traite des femmes, etc. “Les féminicides sont la pointe de l’iceberg d’une continuité de violences faites aux femmes”, remarque Nerea Novo, analyste pour Feminicidio.net.

En Espagne, depuis le lancement du site, le traitement médiatique a beaucoup évolué. On peut lire dans les journaux des qualitatifs tels que “crime machiste” et “violences de genre” pour ces affaires.

Revoir en profondeur le traitement médiatique des féminicides

En France, il arrive encore que certains titrent “drames de la séparation” ou “crimes passionnels”. Les membres de Féminicides par compagnon ou ex commentent sous les articles posant problème. Le collectif des femmes journalistes Prenons la une participe à cette prise de conscience.

Privilégier les expressions neutres telles que “meurtre conjugal”

En 2016, l’association a publié des recommandations : privilégier les expressions neutres telles que “meurtre conjugal”, mentionner à chaque fois l’existence du 3919, numéro national d’écoute pour les femmes victimes de violences.

D’autres formes de registres ont vu le jour, y compris dans la presse généraliste. Depuis janvier 2017, la journaliste Titiou Lecoq s’en charge sur le site de Libération. “Nos abonnés nous disent qu’ils n’avaient pas conscience de cette hécatombe”, reprend la porte-parole de Féminicides par compagnons ou ex.

Un nouveau meurtre vient d’y être annoncé. Le 101e de l’année. Une femme, dont le prénom n’est pas précisé, est décédée le 31 octobre des suites de ses blessures. Elle vivait dans le XIe arrondissement parisien. Entendant une dispute, ses voisins avaient appelé les secours à 2 heures du matin. Trop tard.


Laurène Daycard – Les InrocKs – titre identique – source