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Bpifrance turbine veut récupérer l’argent investi dans Naval Group, qui a mal géré son activité offshore. Deux entreprises publiques l’une contre l’autre… Entre la Banque publique d’investissement (Bpifrance) et Naval Group (anciennement DCNS), c’est la bataille de Trafalgar. L’organisme de financement des PME, détenu à parité par l’Etat et la Caisse des dépôts, vient de déposer une plainte au tribunal de commerce contre le fabricant de frégates et de sous-marins nucléaires, contrôlé à 62,49 % par l’état (« Challenges », 18/10). Qu’une entreprise publique attaque une autre entreprise publique n’est déjà pas banal, mais le motif l’est encore moins : Bpifrance accuse Naval Group de dol (le terme juridique pour « tromperie volontaire »). Touché, coulé.

Le 16 décembre 2016, la banque dirigée par Nicolas Dufourcq avait allongé 75 millions d’euros pour prendre 36,18 % dans Naval Energies, la filiale de Naval dans les énergies renouvelables marines. L’institut financier entendait donner un coup de pouce à la technologie innovante des hydroliennes. Les hydroliennes (à ne pas confondre avec les éoliennes en mer), ce sont ces énormes turbines de 16 mètres de diamètre, pesant 800 tonnes, qui doivent être déposées au fond de l’eau dans des zones à forts courants marins.

Toucher le fond

Poussé par l’état, son actionnaire, à se diversifier, Naval Group a racheté, en 2013, pour 131 millions d’euros, OpenHydro, une start-up irlandaise censée lui ouvrir les portes de l’hydrolien. Las ! L’affaire prend rapidement l’eau… « Cette technologie n’était pas inintéressante, souligne un ingénieur au fait du dossier, mais Hervé Guillou, le PDG de Naval Group, s’est entêté. Il n’a pas voulu admettre que le projet n’était plus rentable dès lors que le prix des autres types d’énergie renouvelable avait diminué. »

Cet été, le tarif de rachat de l’électricité produite par les éoliennes offshore est tombé à 150 euros le mégawattheure. L’Allemagne arrive aujourd’hui à produire de l’énergie solaire pour un coût proche de celui de l’électricité nucléaire, entre 50 et 60 euros. L’hydrolien, lui, voguait plutôt dans des eaux à 300 euros… Invendable !

Naval Energies a bien tenté, le 14 juin, de sauver son projet en inaugurant à Cherbourg une usine d’assemblage de sept turbines hydroliennes destinées au raz Blanchard. Mais les commandes n’ont pas suivi. « La France, pas plus que le Canada ou l’Indonésie, n’a pas donné suite à ce rêve fou », raconte un industriel. Un mois plus tard, le 26 juillet, coup de canon : Naval Group annonce la liquidation d’OpenHydro, société dans laquelle il a englouti 260 millions d’euros.

Furieux, Bpifrance réclame la restitution des 75 millions investis à perte dans cette société, ainsi que des dommages et intérêts. TechnipFMC, spécialiste de l’ingénierie en mer, qui avait pris une petite participation (4,82 %), demande, pour sa part, 10 millions d’euros. Mais qui va payer ?

Pour les agents du ministère de l’Économie, l’affaire est un casse- tête : une victoire de Bpifrance désargenterait Naval Group, mais un échec judiciaire laisserait un trou dans les caisses de la banque publique. Dans les deux cas, le contribuable y est de sa poche. Le spectre d’Areva plane sur le paquebot de Bercy.

Un business trop vert

Les représentants de l’Agence des participations de l’état (APE) ne peuvent feindre l’ignorance: siégeant à son conseil d’administration, ils ont entériné toutes les décisions du management de Naval Group. « Les hauts fonctionnaires se servent de l’APE comme tremplin, tempête un habitué de Bercy. Ils entrent dans les cabinets ministériels puis partent pantoufler dans le privé ! » Dommage, ils pourraient découvrir d’autres trous dans la coque.

La pérennité des deux autres activités de Naval Energies n’est pas plus assurée que celle de l’hydrolien. Le gouvernement d’Édouard Philippe ne soutiendra pas forcément l’éolien flottant au sein de la future programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

Quant à l’énergie thermique, exploitant la différence de température entre les eaux de surface et les eaux froides des profondeurs, elle laisse les experts dubitatifs. L’industrie verte peine à décoller. Au total, selon un financier, Naval Group aurait « investi au moins 700 millions dans des énergies renouvelables » dont la rentabilité est en question.

Avec cet argent, la marine nationale aurait pu s’offrir un sous-marin Barracuda de plus ! C’est le pompon.


Odile Benyahia-Kouider – Le Canard Enchaîné, titre original : « après le naufrage de l’hydrolien, l’État attaque en justice l’état. – 14/11/2018