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La présidence apocalyptique de Donald Trump a-t-elle balayé l’espoir d’une Amérique nouvelle porté par Barack Obama ?

Ta-Nehisi Coates — On pourrait penser que Trump a occulté l’héritage et l’action politique d’Obama. Néanmoins, je n’imagine pas qu’il puisse tout effacer. Barack Obama a laissé une empreinte historique indélébile. Mais les gens oublient qu’il a été élu dans un contexte de désarroi généralisé après le mandat de George Bush. […]  En effet, l’économie était au bord de l’abîme, nos mains étaient rouges du sang d’innombrables Irakiens. Katrina avait couvert de honte la société américaine. Son élection était moins le signe de l’avènement d’une ère postraciale que le résultat d’une forme de désespérance.

Dès lors, comment comprendre que Trump ait pu succéder à Obama ?

A chaque fois que l’Amérique a eu un gouvernement progressiste, un retour en arrière s’est ensuite produit. […] Donc ce n’est pas surprenant, à mes yeux, qu’ils aient décidé de prendre cette direction avec Trump.

[…] Ni Obama ni vous n’avez cru à l’élection de Trump !

“Il ne peut pas gagner”, c’est que m’a dit Barack Obama la première fois que nous avons parlé de Donald Trump, mais je ne peux pas m’exprimer davantage en son nom. En ce qui me concerne, j’ai pensé qu’il était trop dangereux pour l’Amérique et que les citoyens s’en apercevraient. […]

[…] Pensez-vous que ce pays soit originellement raciste ?

L’esclavage a commencé avant que les États-Unis d’Amérique n’existent et a continué à se développer ensuite. La Constitution a fait en sorte que l’esclavage soit normalisé. C’était un levier économique important. Les quatre millions d’esclaves recensés au début de la guerre de Sécession représentaient une valeur financière considérable – 75 milliards de dollars d’aujourd’hui – et le coton qui passait par leurs mains constituait 60 % des exportations du pays. Les droits et privilèges des Blancs dépendaient de la dégradation de la situation des Noirs. L’esclavage n’a pas seulement été la base de la prospérité économique des Blancs, il fut aussi celle de l’égalité sociale entre Blancs, constituant de ce fait le fondement de la démocratie américaine. […]

[…]

Votre père est un ancien Black Panther…

[…] Chez moi, quand j’étais petit, il y avait énormément de livres, dans toutes les pièces. Mon père m’a poussé vers la culture, sans qu’il ait lui-même le profil type : il aurait pu aller à la fac mais il a d’abord choisi l’armée. Il a toujours adoré lire. Je pense que sa plus grande influence a été de m’apprendre à me cultiver par moi-même. Un élément primordial dans ma pratique du journalisme. Je lis constamment. Quand je travaille sur un sujet, je vais consulter tout ce qui peut s’y rapporter, et ça peut parfois prendre quatre mois !

Pourquoi est-il si important pour vous de défendre son bilan ?

Je ne défends pas tout. Mais le symbole est plus important que la politique. Aux Etats-Unis, la présidence est le signe de l’excellence. Quand vous dites “je veux que mon fils grandisse pour être président”, c’est un symbole des attentes les plus hautes que vous avez pour votre enfant. La plus grande réussite d’Obama a été de permettre à l’imaginaire noir d’accepter l’idée qu’un homme puisse assumer sa culture afro-américaine ET être autre chose : biracial, diplômé d’une université, intellectuel cosmopolite… Obama a prouvé qu’on pouvait être tout ce qu’on voulait. Le symbole est fort. Il a été le premier président qu’ont connu de nombreux enfants blancs. Il est primordial que le symbole au pouvoir ne soit pas nécessairement blanc. […]

Vous expliquez que la tragédie Trump se trame déjà entre la troisième et la quatrième année de mandat d’Obama. Pourquoi ce tournant ?

Au cours de la quatrième année de mandat commença à se répandre une campagne visant à désigner Obama comme un étranger. Barack Obama ne croyait pas que cette théorie de l’illégitimité représentait une véritable menace pour lui, ni pour son projet ou son héritage politique. Il n’a jamais compris ses opposants, ni pourquoi ils s’étaient opposés à lui. Au cours d’une interview, il m’a confié qu’il pensait que le problème venait des médias.

Je crois que ce n’est pas le cas, beaucoup de statistiques et d’études montrent qu’il y a eu une poussée raciste après son élection. Le nombre des consultations du site web suprémaciste Stormfront a été multiplié par dix. En août, juste avant la Convention nationale démocrate qui précéda l’élection, le FBI a découvert une tentative d’assassinat tramée par des suprémacistes blancs à Denver.

On a caricaturé Obama, on l’a grimé, on a remis en cause sa nationalité, mais c’était sans doute impensable pour lui d’accepter qu’une partie de la population blanche le réduirait à jamais à sa couleur de peau. Je ne partageais pas son optimisme, et cette menace faisait ressurgir mon scepticisme naturel sur la possibilité d’en finir avec le racisme dans ce pays et la conviction que je partage avec Malcolm X, que ce pays n’y parviendrait pas.

Pourquoi la vision de l’Amérique de Malcolm X persiste à travers Obama.

Malcolm X continue d’être une grande source de fierté pour les Noirs américains. Pas uniquement pour son combat contre les suprémacistes blancs. Il est aussi le prototype de l’individu qui s’est reconstruit en s’engageant davantage auprès de sa communauté. Comme lui, Obama a été un vagabond qui s’est trouvé un but dans l’action politique au sein de sa communauté. A l’image de Malcom X, ses discours au public noir sont pleins d’exhortation à l’autocréation et sont inspirés par son expérience. Ce qui alimentait la rage de Malcom X, c’est que malgré son intelligence, ses ambitions se heurtaient à une épreuve infranchissable : le fait qu’il était un homme noir.  A l’époque, les possibilités étaient limitées. Ce n’est plus le cas maintenant. Obama est devenu avocat et il s’est construit lui-même en tant que président.


David Doucet – les Inrocks – titre original : «Entretien avec Ta-Nehisi Coates : “Obama était unique” » – source (extrait)