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Le 9 novembre au petit matin, une annonce officielle du Premier ministre Édouard Philippe était publiée sur sa page Facebook. Sans attendre la fin de l’année et endossant une responsabilité habituellement réservée au Ministre de l’intérieur, il a tenu à annoncer les chiffres – néfastes – de l’antisémitisme en France : les actes commis contre des juifs, en raison de leur confession, ont augmenté de 69%.  […]

Au cours des seuls 9 premiers mois de 2018, près de 385 agressions, physiques et verbales, ont donné lieu à des plaintes ou des mains courantes.

Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des Radicalités politiques, et chercheur associé à l’IRIS revient sur ces chiffres préoccupants.

  • Qui, dans l’extrême droite française, tient ouvertement un discours antisémite aujourd’hui ?

Jean-Yves Camus – Il est d’abord nécessaire d’apporter une précision fondamentale. En France, contrairement à ce qui est autorisé dans les pays anglo-saxons, nous ne disposons pas de statistiques sur l’origine ou l’appartenance nationalitaire ou religieuse des auteurs d’actes antisémites ou racistes. Nous nous trouvons ainsi face à un paradoxe : beaucoup de commentateurs, d’hommes et de femmes politiques, aujourd’hui, constatent, lorsque les chiffres sont annoncés, que l’antisémitisme est en hausse.

Mais à qui peut-on attribuer cette hausse ? Tout le monde a plus ou moins en tête qu’elle ne serait pas seulement et même, pas principalement, le fait de l’extrême droite mais également d’individus qui se réclament d’une forme d’islamisme ou d’identité musulmane, ou bien encore d’un engagement dévoyé en faveur de la cause palestinienne.

  • C’est de plus en plus fréquemment ce qui est annoncé, sans qu’il soit possible de le prouver, […]

Cette situation est, à mon avis, extrêmement pernicieuse. Sa conséquence directe est, par exemple, que Marine Le Pen a immédiatement tweeté pour dire que le Premier ministre Édouard Philippe omettait de préciser, dans sa tribune sur Facebook, l’origine des auteurs.

  • Cette ambiguïté est donc utilisée par l’extrême droite ?

Oui. C’est une ambiguïté qui découle de notre législation mais qui, néanmoins, contribue à rendre les constats et donc les ripostes, extrêmement difficiles. On assiste à une augmentation des chiffres bruts de menaces et d’actes antisémites, mais il n’existe aucun détail fiable concernant ces données. On devrait pouvoir mesurer exactement l’orientation idéologique des auteurs de ces actes.

[…]  Qui, aujourd’hui, dans l’extrême droite française, fait la promotion de l’antisémitisme ? Des groupuscules situés à la droite du RN. Commençons par nous rendre dans un kiosque à journaux. Toutes les semaines, il est possible d’y acheter Rivarol dont, la semaine dernière, le numéro spécial était un hommage à Robert Faurisson.

  • Rivarol ne représente-il pas une extrême droite très minoritaire ?

Oui, c’est une droite ultra, extrêmement minoritaire. On peut même considérer qu’il représente l’extrême de l’extrême droite ultra-minoritaire. Mais c’est une question de principes. Alors que des titres de presse disparaissent régulièrement ces dernières années, faute de bailleurs de fonds, Rivarol est toujours présent en tant qu’hebdomadaire qui paraît sans interruption depuis 1951 et qui, malgré une maquette peu travaillée et un papier de piètre qualité, a les moyens financiers de continuer à paraître.

Les articles qu’on peut y lire frayent avec les limites de la loi. Des condamnations sont d’ailleurs régulièrement prononcées. De plus, sa parution signifie aussi qu’un diffuseur accepte de prendre la responsabilité de mettre en kiosque une revue qui accorde une place prépondérante à la dénonciation d’un « complot judéo-maçonnique » et à la négation de la Shoah, qui est interdite par la loi Gayssot. Je constate qu’on peut rendre hommage au principal « théoricien » du négationnisme sans pour autant tomber sur le coup de la loi – du moins pour l’instant. C’est problématique.

[…] Le groupe qui a été démantelé alors qu’il entreprenait, paraît-il, d’attenter à la vie du président Macron, représente une tendance ultra-minoritaire. Il n’empêche que ses membres ont été arrêtés, à juste titre. La question ne se pose pas en terme de quantité, mais de visibilité et de principes.

  • Quels liens existent avec les réseaux internet complotistes ?

[…]C’est en effet le cas pour les partisans de Dieudonné et même de Soral. À partir d’un certain point, la question n’est plus de savoir d’où viennent ces militants mais quelles idées ils adoptent. Dieudonné n’était pas un homme d’extrême droite. Il a commencé avec un engagement anti-raciste puis a été candidat contre le Front National à Dreux. Il est néanmoins intéressant d’observer dans quels milieux il évolue aujourd’hui : il s’agit  de milieux objectivement d’extrême droite, véhiculant des idées d’extrême droite. La même chose vaut pour Alain Soral. Il dit avoir été membre du Parti Communiste, ce que le PC conteste, avant de passer par le FN de Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, bien que n’ayant pas le parcours typique d’un homme d’extrême droite, il anime un site, Égalité et Réconciliation, duquel transpire l’idéologie d’extrême droite, sans même prendre en compte les théories conspirationnistes.

[…] Robert Faurisson également se réfugiera derrière une posture d’homme apolitique et universitaire, jusqu’à ce que Valérie Igounet démontre dans sa biographie de Faurisson, comment il avait basculé. Très jeune, il avait assisté au procès d’un chef milicien du nom de Pierre Gallet. C’est alors qu’il avait commencé à contester l’épuration et la justice mise en place à l’encontre de ceux qui avaient commis des crimes pendant l’occupation. Ce n’est peut-être pas un itinéraire d’homme d’extrême droite classique, il n’en est pas pour autant arrivé au négationnisme par un simple raisonnement académique.

[…] Prenons sa fameuse déclaration sur Europe 1, en 1980 [la phrase des 60 mots, ndlr]. Il y présente un condensé de tous les stéréotypes de l’antisémitisme d’extrême droite. Que dit-il exactement ?

Non seulement que la Shoah n’a pas existé mais encore est une escroquerie dont les principales victimes sont l’Etat d’Israël et le « sionisme international » et accessoirement le peuple palestinien et le peuple allemand. […]

[…] Selon moi, la ligne de fracture entre antisionisme et antisémitisme est simple : elle se trouve dans l’acceptation, ou non, de l’existence de l’État d’Israël. Du moment où on nie le droit d’existence de l’état d’Israël, on est au-delà de l’antisionisme. Il est tout-à-fait possible d’émettre toutes sortes de critiques à l’encontre d’Israël. Il est même possible d’être intellectuellement antisioniste en considérant que ce projet n’était pas le meilleur pour les Juifs et qu’ils devraient rester vivre en diaspora. Il s’agit là d’un débat intellectuel légitime. Pas la négation  du droit d’Israël à exister et des juifs qui le souhaitent d’aller y vivre. […]

  • […] Comment peut-on expliquer, selon vous, la hausse récente des actes antisémites ?

J’ai toujours expliqué, et je ne suis pas le seul, à rebours des palinodies officielles, qu’il y avait effectivement des pics d’actes antisémites au moment des confrontations armées incluant Israël au Moyen-Orient. Ce fut le cas en 2009 avec l’opération Plomb durci, en 2014 plus récemment, déjà en 2006 au moment de la confrontation avec le Hezbollah. Pour autant, même lorsqu’il ne se passe rien, le niveau des actes antisémites en France reste incomparablement supérieur à ce qu’il était avant le déclenchement de la seconde intifada (septembre 2000). On entend, en France, un bruit de fond antisémite alimenté par 300 à 400 actes selon les années, au minimum, parfois le double. Ce nombre est quatre fois plus élevé qu’à la fin des années 1990.[…]

  • Au mois de mai 2018, une tribune, parue dans Le Monde, […] rappelait que l’antisémitisme n’était pas que le fait de musulmans radicalisés. Parmi les […] clefs d’explication, celle de la montée des populismes en Europe était avancée. Qu’en pensez-vous ?

[…] Autant il est nécessaire de ne pas se voiler la face sur l’existence d’un « nouvel antisémitisme », selon l’expression de Pierre André Taguieff, qui a à voir, soit avec les crispations identitaires d’une partie de la population musulmane, soit avec l’islam radical, autant il n’est pas possible d’expliquer, du jour au lendemain, que le vieil antisémitisme d’extrême droite a disparu. Ce serait une forme d’hémiplégie intellectuelle extrêmement nocive. Tous les populistes ne sont pas antisémites. […]


Nicolas Bove – Les Inrocks – Titre original :« Pourquoi l’antisémitisme explose en France ? » – Source (Extrait)