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Macron n’en démord pas. Il le répète depuis trois jours : en jugeant « légitime » de rendre hommage aux huit maréchaux de la Grande Guerre, parmi lesquels figure le maréchal Pétain, qui fut, selon ses mots, un « grand soldat » en 14-18, avant de « conduire des choix funestes » pendant la Seconde Guerre mondiale, le président de la République n’a fait qu’énoncer « la vérité historique ».

Le tollé qui s’est ensuivi n’est rien d’autre, à ses yeux, qu’une énième « fausse polémique »

 […] … le chef de l’État a passé les trois derniers jours de son « itinérance mémorielle » à balayer les critiques d’un revers de savoir historique. Ce faisant, il a brouillé considérablement le message du centenaire, en sombrant dans un mélange des genres qui a consterné plus d’un historien.

« On ne demande pas à Emmanuel Macron de faire une leçon d’histoire aux Français, ce n’est pas son rôle », affirme Manon Pignot, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules Verne et membre du conseil scientifique de la Mission du centenaire.

« Il se positionne comme historien pour dire des évidences, complète sa consœur Emmanuelle Cronier. Or la parole publique d’un président de la République est mémorielle. En parlant comme il l’a fait de Pétain, il ne pouvait pas ignorer que l’attention allait se cristalliser là-dessus. » De l’avis de tous les chercheurs  […], le chef de l’État a bien commis une erreur en voulant mettre en avant « la complexité des faits ». « Il ne revient pas aux hommes politiques d’écrire l’histoire ni de la commenter, souligne le président de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Christophe Prochasson. Il leur revient de s’emparer de l’histoire pour construire la mémoire nationale. Emmanuel Macron a raison de dire que c’est compliqué, mais ce n’est pas son boulot. »

Mettre en place un savoir et construire une mémoire relèvent de logiques d’action parfaitement différentes. En s’adossant, comme il l’a fait, à un discours savant pour légitimer le maréchal Pétain dans la mémoire, le président de la République a pris le risque de briser cette mémoire nationale, indique l’historien Emmanuel Saint-Fuscien, car « on ne joue pas impunément avec les usages publics du passé ». Surtout lorsqu’il s’agit de convoquer la figure d’un homme frappé d’indignité nationale en 1945. « C’est même dangereux, poursuit ce maître de conférences à l’EHESS. L’argument qui consiste à revenir sur le Pétain de 14-18 a longtemps été celui de l’extrême droite. Il a déjà été très compliqué d’arriver à un consensus national et à une mémoire patiemment apaisée. » […]

Convaincu de son aptitude à maîtriser toutes les contradictions, Emmanuel Macron est « tombé dans le piège » que tous ses prédécesseurs avaient eu l’intelligence de contourner. […] « Le point positif de cette polémique, c’est que l’on voit aujourd’hui que la mémoire sur Pétain est unanimement rejetée… » […] « Je pense que c’est foutu, on ne parle plus que de ça, c’est déprimant », ajoute l’historienne Manon Pignot, aux yeux de qui « l’erreur de Macron est aussi une faute morale », dans le sens où elle permet aux réactionnaires de tous poils de se frotter les mains : « Éric Zemmour avait un boulevard devant lui, il a aujourd’hui une avenue. »


Ellen Salvi, Médiapart – Titre original : « Après ses propos sur Pétain, les historiens jugent sévèrement Macron » Source (Extrait)