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« J’ai un message pour les bailleurs, les syndics, la mairie : les gens ont commencé à crier il y a longtemps. Aujourd’hui ce n’est pas le bon moment pour venir constater les dégâts, c’est trop tard », lance Imane, 28 ans, le 7 novembre, lors d’une réunion d’habitants de Noailles, traumatisés par l’effondrement deux jours plus tôt de deux immeubles dans ce quartier populaire du centre-ville de Marseille.

La réunion est organisée par trois riverains (militants de gauche) dans un local associatif de Noailles […] . Environ 300 personnes s’y pressent, la salle est bondée dans une ambiance tendue entre recueillement, tristesse et colère.

[Sur l’immeuble – était-il possible d’appeler cela immeuble n’était-ce pas déjà une masure irrecuperable pourtant encore louée] l’Immeuble donc du 65 rue d’Aubagne, [avaient été signalé dangereux par des locataires] et un expert s’était rendu le 18 octobre dans la copropriété.

Les neuf appartements occupés avaient été évacués par les pompiers. Des premiers travaux avaient été effectués dans la journée. Les habitants avaient été autorisés à réintégrer les lieux le soir même. Le lendemain, la mairie prenait un arrêté de péril, avec ordre d’évacuation portant seulement pour le premier étage bien que l’ensemble du bâtiment semblait fragilisé […]. Et aucune proposition de relogement ne semble avoir été faite.

Deux maçons intervenus en octobre dans les caves du 65 ont assuré à l’AFP y avoir vu un mur porteur à moitié écroulé. L’immeuble « tenait sur trois pattes », a décrit l’un d’eux. « Ils ont dressé un mur et c’est tout, puis le soir à 20 heures, ont remis les clefs à tout le monde et dit qu’il n’y a avait aucun risque », relate [une locataire], en colère.

« Quand on rentrait, l’escalier faisait peur, c’était prêt à tomber comme un château de cartes, dit Rachid Touloum, 50 ans, un voisin qui travaille dans une entreprise de charpente. Les gens sont morts dedans, car ils ont fait confiance, personne ne leur a dit “Sortez vite”. » Les locataires qui n’ont pas disparu sous les décombres sont ceux qui, inquiets des fissures et des portes qui ne fermaient plus, sont partis dormir chez des proches dans le week-end avant la tragédie. « On ignore lequel des deux immeubles a entraîné l’effondrement », a indiqué Xavier Tarabeux, le procureur de la République le 7 novembre lors d’une conférence de presse. Cette question sera centrale au sein de l’enquête judiciaire qu’il a ouverte pour blessures et homicides involontaires. [De nombreux] corps ont [hélas] été retrouvés rue d’Aubagne, […].

Après la démolition dans l’après-midi du 5 novembre de deux premiers immeubles voisins les 61 et 67 qui menaçaient à leur tour de s’écrouler, les recherches ont été à nouveau interrompues le 7 au soir pour permettre la démolition du 69 et du 71. Datant du XVIIIe siècle, les bâtiments s’appuient les uns contre les autres. […]

Le 63 rue d’Aubagne était propriété publique.

Marseille Habitat, la société d’économie mixte bras armé de la Ville pour lutter contre l’habitat insalubre, avait mis dix ans pour acquérir cette copropriété frappée en 2015 d’un arrêté de péril. Muré, le bâtiment de quatre étages était, selon la Ville, sécurisé et vide lors de la dernière visite le 31 octobre. Mais les riverains assurent qu’il était régulièrement squatté, […] Nous cherchons en priorité au 65, mais derrière nous allons fouiller le 63. » […]

[…]  Certains Marseillais sont venus des grands ensembles des quartiers Nord. Ils se disent là par solidarité, ayant traversé la même expérience d’habitat insalubre pendant des années avant d’obtenir une place en HLM ou, pour les plus infortunés, dans les grandes copropriétés dégradées. Impuissant devant les déblais où des personnes sont encore ensevelies, tous crient leur colère face aux micros des journalistes contre les marchands de sommeil, mais surtout contre le maire Jean-Claude Gaudin (LR). […] « Ils mettent des caméras contre les voleurs de scooter, mais rien sur les propriétaires ! Venez faire l’enquête ici ! C’est parce que ce que c’est que des Noirs, des Arabes qui vivent ici ? », crie Yasser Meskache, 43 ans, les larmes aux yeux.

L’artisan raconte avoir participé à un rendez-vous avec un marchand de sommeil dans un taxiphone fin juillet. Ce dernier voulait louer 600 euros un studio dans le bâtiment muré, au 63 rue d’Aubagne à un couple à la rue. « Le garçon était sans papier, il vendait des cigarettes, la fille sortait de foyer, j’ai voulu négocier pour eux à 300 euros, le proprio m’a répondu “C’est pas négociable, je ne suis pas l’assistante sociale” », se souvient-il outré.

[…] Comment les pouvoirs publics peuvent-ils laisser des gens dans ces situations pendant trente ans ? « Les gens de la ville de Marseille sont des assassins, maintenant ils viennent devant les caméras, mais ils n’ont rien fait. Je ne sais pas comment Gaudin fait pour dormir. »

Personne ne découvre l’habitat indigne à Marseille. Le premier périmètre de restauration immobilière (PRI) – un dispositif permettant aux propriétaires de faire les travaux en défiscalisant – date de février 1995, quelques mois avant l’élection de Jean-Claude Gaudin à la tête de la mairie… Mais malgré les mobilisations portées notamment par l’association historique Un Centre-ville pour tous, une certaine accoutumance s’était installée. « Les immeubles fissurés, c’était devenu normal à Marseille, on se sent tous collectivement coupables malgré les combats menés : comment avons-nous pu faire nos courses au marché de Noailles, laisser venir des guides touristiques se faire de l’argent, et trouver ça normal avec ces taudis à côté ? », questionne cette ex-travailleuse sociale à Noailles et ancienne suppléante socialiste de l’ex-député Patrick Mennucci.

[…] Mardi le ministre du logement, Julien Denormandie, a déclaré que la question du logement dégradé ne « concerne pas que Marseille » et que « 450 000 logements sont considérés comme indignes en France ».

Ce qui signifie que la ville de Marseille concentre à elle seule près de 10 % de ces logements indignes, alors que ses 860 000 habitants ne représentent que 1,3 % de la population nationale !

Remis en 2015, le rapport de l’inspecteur général de l’administration du développement durable, Christian Nicol, estimait en effet à « 40 400 le nombre de logements privés potentiellement indignes présentant un risque pour la santé ou la sécurité de 100 000 occupants, soit 13 % du parc de résidences principales à Marseille ». Dans les arrondissements du centre-ville, ce taux grimpe à plus de 35 %. Mais prendre des arrêtés de péril ou d’insalubrité pour lutter contre cet habitat indigne suppose de mobiliser des logements du parc HLM, ce que la Ville est réticente à faire selon cet ancien directeur du service logement et habitat de la Ville de Paris.

« Les services de la Ville eux-mêmes m’ont avoué que c’était impensable qu’après un arrêté de péril ou d’insalubrité, les gens soient relogés dans le parc HLM parce qu’il ne servait pas à cela, a révélé Christian Nicol dans un entretien à Marsactu. Les HLM, c’était la chasse gardée des élus qui faisaient du clientélisme avec les attributions. Du coup, ils préfèrent bricoler avec le logement social de fait que constitue cet habitat indigne. » [Criez pas au scandale parce qu’à Marseille c’est le PS qui est en place, cela se passe dans beaucoup de villes et quelques soit la couleur de l’édile en place – MC]

À Noailles, le parc privé joue le rôle de logement social de fait pour un public précaire et captif, souvent victime des marchands de sommeil. […] « Les choix de la Ville, c’est la gentrification, le tourisme, les hôtels de luxe qui poussent comme des champignons, décrit le directeur. Au mieux, les responsables au plus haut niveau ignorent les personnes les plus précaires, au pire, ils les méprisent. Je ne parle pas des élus d’arrondissement, ni des techniciens qui sont compétents et les premiers à venir déposer des vêtements pour les personnes évacuées. » […]

Pour faire face aux questions des journalistes le 8 novembre dans son hôtel de ville, le maire Jean-Claude Gaudin (LR) s’est entouré de sept de ses adjoints et maires de secteur. Après avoir rendu un hommage formel aux victimes, comme un passage obligé, le maire a reconnu que le chantier de l’habitat indigne restait « immense ». Mais au mépris de tous les faits, il assuré que « depuis vingt ans », il était « porteur d’une ambition forte pour la réhabilitation de l’habitat indigne » et qu’il ne regrettait aucun de ses choix budgétaires.

Répondant à une question d’un journaliste, Jean-Claude Gaudin  […] « Nous sommes la deuxième ville de France, il y a 860 000 habitants, il y a un habitat insalubre souvent occupé par des propriétaires privés, on n’est pas à l’abri d’un événement exceptionnel. On dit que je suis maire depuis trop longtemps, ça ne nous est arrivé que rarement. »

Après avoir invoqué dans un premier temps de « fortes pluies », Jean-Claude Gaudin et ses élus ont pêle-mêle rejeté la responsabilité sur l’habitat ancien du centre-ville « construit avec des techniques de l’époque », sur les sanctions pénales jugés insuffisantes contre les marchands de sommeil, sur les « procédures d’expropriation extrêmement longues », et même sur le procureur de la République accusé de ne pas avoir réuni depuis début 2017 le groupement opérationnel de lutte contre l’habitat indigne.

[…] À l’issue de cet autosatisfecit stupéfiant, Jean Claude Gaudin en a appelé « à l’État afin que la réglementation évolue pour faciliter la rénovation dans l’habitat privé en mauvais état ». À l’issue de la réunion du 7 novembre, les habitants participants en sont eux arrivés à des conclusions inverses, des « Gaudin assassin » ou « démission » ayant ponctué les interventions. […]  On a l’impression qu’on découvre l’insalubrité à Marseille. « Nos grands-parents, nos parents ne sont peut-être pas morts d’effondrement, mais des conséquences de vivre dans l’insalubrité. » […]


Louise Fessard Médiapart – Titre original : « À Marseille, la rage des habitants, l’auto satisfecit du maire » – Source (Extrait)