L’Europe de 1938

Il y a quatre-vingts ans, deux démocraties, la France et le Royaume-Uni, abandonnent la Tchécoslovaquie à l’Allemagne nazie. Au fil des décennies, cet accord est éclipsé par le pacte germano-soviétique, une entente présentée comme naturelle entre deux totalitarismes. C’est oublier que Paris et Londres, aveuglés par leur souci d’isoler Moscou, l’ont poussé à s’entendre avec Berlin, précipitant ainsi la guerre. […]

À l’époque, comme aujourd’hui, les relations entre l’Occident et la Russie étaient régies par des idées préconçues et profondément enracinées qui ont alimenté une méfiance réciproque, conduisant à isoler la Russie et à l’exclure de l’Europe. Il y a quatre-vingts ans, de telles perceptions, renforcées par un héritage de rivalités impériales, ont contribué à la tenue de la calamiteuse conférence de Munich, qui, le 30 septembre 1938, sacrifia la Tchécoslovaquie dans l’espoir d’apaiser Adolf Hitler. […]

Des décennies d’historiographie révisionniste ont disculpé les « coupables (2)  » aux commandes du Royaume-Uni, minimisé leur russophobie traditionnelle et leur parti pris idéologique, tout en exagérant les « contraintes objectives » sous-tendant les politiques britannique et française.

Remarquable fut l’absence d’analyse d’une autre solution viable à travers une collaboration avec l’Union soviétique. […]

Discussions « sabotées »

Malgré son évidente prédilection pour l’idéologie, Joseph Staline menait une politique étrangère hautement pragmatique et rationnelle, fondée sur les rapports de forces et les sphères d’influence. L’historiographie de la conférence de Munich a délibérément passé sous silence les efforts intenses de la diplomatie soviétique pour contrecarrer les actes belligérants de Hitler au cours des cinq années précédentes.

À l’automne 1932, le ministre des affaires étrangères, Maxime Litvinov, avertissait Staline que l’Allemagne de Weimar était « en phase terminale » et que les avancées du nazisme rendraient nécessaire une volte-face radicale dans les relations de Moscou avec le Royaume-Uni et la France.

En 1934, ce revirement fut bien accueilli par le ministre des affaires étrangères français, Louis Barthou, et il permit l’entrée de l’Union soviétique à la Société des nations (SDN).

En mai 1935, la France signa avec l’Union soviétique un traité d’assistance mutuelle, suivi d’un accord semblable entre l’URSS et la Tchécoslovaquie. Il existait cependant entre ces deux textes — par ailleurs identiques — une différence significative, qui allait leur retirer toute efficacité en 1938 : le président de la Tchécoslovaquie, Edvard Beneš, avait insisté pour que figure dans le traité qu’il avait signé une clause conditionnant toute assistance de l’Union soviétique à une intervention préalable de la France. La position française était ainsi devenue cruciale en 1938 : faute d’assistance, la Tchécoslovaquie se retrouverait seule face à l’Allemagne.

La lune de miel avec Moscou se révéla éphémère quand, le 9 octobre 1934, à Marseille, Barthou fut assassiné en même temps que le roi de Yougoslavie Alexandre Ier et remplacé par Pierre Laval, moins bien disposé à l’égard des Russes au cours des quatre années suivantes. En France, la montée des conflits sociaux tout au long des années 1930 fit craindre à Moscou un virage à droite progressif des élites, voire leur conversion au fascisme. […]

En mai 1937, la nomination de Chamberlain à la tête du gouvernement britannique coïncida avec la Grande Terreur à Moscou. La politique étrangère soviétique resta cependant stable, et, en juillet 1937, Maïski assura à Chamberlain que son pays ne poursuivait aucun dessein idéologique d’utiliser la crise internationale pour imposer « un système communiste ou autre » où que ce soit en Europe. Peine perdue. À l’issue de l’entretien, le premier ministre se déclara convaincu que, « de manière subreptice et par la ruse, les Russes tiraient les ficelles dans les coulisses pour nous entraîner dans une guerre avec l’Allemagne », une guerre qui, pour la majorité des conservateurs, aurait pour résultat une expansion du communisme. […]

Le sommet franco-britannique tenu à Londres les 28 et 29 avril [1938] mit en évidence l’attitude hégémonique de la puissance invitante. Le plaidoyer de Daladier en faveur d’une vigoureuse résistance à Hitler en Tchécoslovaquie, avec l’aide soviétique si nécessaire, fut sèchement récusé en privé par le sous-secrétaire d’État Alexander Cadogan, qui le qualifia de « très belle mais épouvantable ineptie ». […]

À Paris, Georges Bonnet, le nouveau ministre des affaires étrangères, pensait que l’unique désir de la Russie était de « fomenter une guerre générale dans les eaux troubles où elle ira à la pêche ». […]

Les conclusions sans équivoque que Maïski tira de ces conversations sont particulièrement éclairantes pour les historiens : « Nous sommes disposés à apporter une assistance armée à la Tchécoslovaquie si les autres sont prêts à faire leur devoir. Seront-ils à la hauteur des exigences de ce moment historique particulièrement grave ? »

Conscient du scepticisme de sa hiérarchie au Quai d’Orsay, Payart minimisa la portée du message et suggéra cyniquement que le ministre soviétique savait pertinemment que la Russie ne serait pas appelée à remplir ses obligations. Le 4 septembre, Maïski, dépité de n’avoir pas eu de réponse de la France, se rendit dans la résidence de campagne de Churchill. Il lui dévoila « en détail » le contenu de la déclaration de Litvinov à Payart et l’incita à transmettre cette information à Halifax. La réponse arriva le 7 septembre sous la forme d’un ballon d’essai lancé par The Times au nom du cabinet restreint britannique. Celui-ci conseillait vivement au gouvernement de Prague de céder à l’Allemagne la région des Sudètes, dans la mesure où « les avantages qu’en tirerait une Tchécoslovaquie devenue un État homogène l’emporteraient sur les évidents désavantages de la perte des districts frontaliers allemands des Sudètes ». […]

Route barrée pour l’Armée rouge

La session de la SDN — moralement discréditée pour avoir pratiquement ignoré la crise tchèque — coïncida avec l’annonce par Chamberlain, dans la soirée du 14 septembre, de sa décision de rencontrer Hitler à Berchtesgaden. Ce qui allait conduire à la conférence de Munich. Litvinov ne put que laisser libre cours à sa frustration dans un discours enflammé où il réitérait l’engagement soviétique. Il terminait par un avertissement prémonitoire : la « capitulation » franco-britannique ne pourrait qu’avoir d’« incalculables et désastreuses conséquences ». Sa demande d’une réunion d’urgence, à Paris ou à Londres, d’experts militaires des trois pays fut écartée d’un revers de main par le Foreign Office au motif qu’elle avait « peu d’utilité », dans la mesure où elle ne pouvait manquer de « provoquer l’Allemagne à coup sûr ». […]


Gabriel Gorodetsky (4)– Le monde diplomatique – Titre original : « Un autre récit des accords de Munich » – Source (Extrait)


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  1. Lire « Les dessous du pacte germano-soviétique », Le Monde diplomatique, juillet 1997.
  2. NDLR : Guilty Men (« Les coupables ») est le titre d’un livre publié à Londres en juillet 1940 par un auteur camouflé sous le pseudonyme de Cato. Il dénonçait quinze dirigeants britanniques, dont le premier ministre Neville Chamberlain, coupables de complaisance envers Hitler et de sous-équipement des forces armées.
  3. NDLR : accord signé à Rome le 7 juin 1933 par l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni.
  4. Gabriel Gorodetsky Historien, professeur émérite à l’All Souls College, université d’Oxford, a établi l’édition du Journal (1932-1943) d’Ivan Maïski, Les Belles Lettres, Paris, 2017.

2 réflexions sur “L’Europe de 1938

  1. bernarddominik 29/10/2018 / 08:06

    Oui tout à fait vrai, ce sont l’Angleterre et la France qui ont obligé Staline à signer l’accord avec Hitler. Et effectivement la politique étrangère de Staline est bien plus cohérente que celle de Chamberlain et Bonnet. L’URSS était en pleine phase d’insdustrialisation, tous ses efforts financiers y étaient consacrés et avoir réussi en même temps à s’armer pour réussir en 1941 à résister à la meilleure armée du monde est un tour de force, payé trés cher. Les archives soviétiques donnent une autre image de Staline (lire de Heila Fitzpatrick dans l’équipe de Staline, qui révèle un dictateur moins solitaire qu’Hitler ou Mussolini)

  2. jjbey 29/10/2018 / 11:41

    Le système capitaliste en crise se devait de ne rien faire pour éviter cette guerre, moyen pour lui de se sortir de l’ornière.

    On ne refait pas l’histoire mais on peut penser que si l’Europe entière moins les fachos déjà installés en Espagne, en Italie et en Hongrie était « tombée » sur le dos d’Hitler, cette guerre aurait été moins longue et moins coûteuse en vies humaines.

    Mais si on ne refait pas l’histoire on peut tout de même en tirer ses leçons.

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