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Certains proposent de la « réinterroger », d’autres de la « dépasser ». Parce qu’elle affirme l’indépendance des syndicats à l’égard des partis politiques, la charte d’Amiens est parfois présentée comme un obstacle à la convergence des luttes. Adopté par la Confédération générale du travail en 1906, ce texte fondateur ne se résume pourtant pas à une séparation hermétique entre social et politique.

À l’automne 2017, les difficultés rencontrées par les mobilisations contre la réforme du code du travail ont relancé un vieux débat sur les relations entre syndicats et partis politiques. M. Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France insoumise, avait reproché aux syndicalistes leurs « sempiternels renvois à la charte d’Amiens » de 1906, obstacle selon lui à la « convergence des luttes ». […]

[…] Du 8 au 16 octobre 1906, la Confédération générale du travail (CGT), alors l’unique confédération syndicale, tient congrès à Amiens. Les militants sortent d’une période d’intenses luttes ouvrières, dont le pic se situe aux alentours du 1er mai. Les sujets de discussion ne manquent pas. À la demande de la Fédération du textile, l’ordre du jour prévoit d’examiner les « rapports de la CGT et des partis politiques ». Adoptée à l’issue de vifs débats, la charte d’Amiens — nom qui s’impose à partir de 1912 — affirme l’indépendance de l’action syndicale à l’égard des partis, de l’État et du patronat.

La question n’est pas nouvelle, et ce qui se joue à son propos participe du long processus d’autonomisation sociale et politique de la classe ouvrière, nécessaire à l’expression de sa spécificité, de ses intérêts et de ses projets.

[…] Vers une « émancipation intégrale »

Les premières manifestations explicites d’autonomie apparaissent dans les années 1830. Au lendemain des Trois Glorieuses, qui mirent fin à la Restauration, […] En 1832, c’est au tour de la société de l’Union des doreurs de dénoncer le fait que « l’homme qui travaille pour vivre et faire vivre ceux qui ne travaillent pas » se trouve relégué « au premier degré de l’échelle sociale ». En quête de base sociale, l’opposition républicaine se rapproche des ouvriers, mais cette tentative ne résiste pas à l’épreuve du temps et de la répression.

Les illusions refleurissent avec les fraternisations qui suivent la révolution de février 1848, avant d’être tragiquement contredites en juin, quand la IIe République lance la troupe à l’assaut des barricades ouvrières. Ces sanglantes déconvenues entretiennent le séparatisme de classe, qui inspire les candidatures ouvrières des années 1860. On retrouve également cette idée d’autonomie dans l’appel lancé à Londres en 1864 par l’Association internationale des travailleurs en vue d’une émancipation qui serait « l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

D’abord imaginées comme des lieux de concertation entre salariés et employeurs, les chambres syndicales nées à cette époque doivent à la mauvaise volonté patronale de ne réunir que des travailleurs. Points d’appui aux revendications, elles voient large et s’occupent également de crédit, de mutualité, de coopération ou de formation. Si l’écrasement de la Commune, en 1871, les anéantit à Paris, elles ne tardent pas à refaire surface. À partir de 1876, des congrès ouvriers se tiennent chaque année, réunissant chambres syndicales, cercles d’études, mutuelles et coopératives. En 1879, à Marseille, le congrès se constitue en Fédération du parti des travailleurs socialistes de France (FPTSF), concrétisant ainsi un mouvement ouvrier multiforme.

Mais la reconnaissance du droit syndical en 1884 instaure un certain partage des tâches. Les républicains modérés misent sur un syndicalisme de pacification sociale, et la loi limite son périmètre à la défense des intérêts professionnels particuliers. Dans l’immédiat, cette différenciation n’entraîne pas de ruptures définitives.

Nombre de syndicats demeurent membres du FPTSF, puis adhèrent aux divers groupes socialistes issus de scissions à répétition. Le Parti ouvrier français de Jules Guesde se distingue par sa prétention à régir les stratégies syndicales, sur le modèle de la social-démocratie allemande. Ce que la charte de 1906 récuse, comme elle écarte la solution inaugurée au même moment au Royaume-Uni, où les syndicats, puissants, impulsent la création du Parti travailliste, dont les élus transmettent les demandes ouvrières au Parlement (1).

Dès sa création en 1895, craignant d’être le champ clos d’un socialisme politique éclaté, la CGT a souhaité se soustraire aux visées hégémoniques des guesdistes. Ses premiers statuts recommandent de « se tenir en dehors de toute école politique ». En 1902, la règle est complétée par l’interdiction de « se servir de son titre de confédéré ou d’une fonction de la Confédération dans un acte électoral politique ».

Les délégués réunis à Amiens ont ce passé et ces références en tête quand le congrès aborde la question des rapports de la CGT et des partis politiques. Victor Renard, secrétaire de la Fédération du textile et guesdiste convaincu, ouvre la discussion. La résolution qu’il présente souligne le soutien des élus socialistes aux lois destinées à améliorer la condition des travailleurs. Elle invite donc la Confédération à « s’entendre » avec la Section française de l’Internationale socialiste (SFIO, ou Parti socialiste) « toutes les fois que les circonstances l’exigeront, (…) par des délégations intermittentes ou permanentes (…) pour faire plus facilement triompher [les] principales réformes ouvrières ».

Beaucoup interprètent l’initiative de Renard comme une nouvelle tentative de subordination de la CGT à la SFIO, parti en phase d’ascension né un an plus tôt de la réunification des socialistes. La question ne suscite pas moins de sept motions, où les divergences de fond se déclinent selon un nuancier complexe. La proximité apparente du très réformiste Auguste Keufer, de la Fédération du livre, et de Victor Renard, l’un et l’autre hostiles à l’antimilitarisme et à l’antipatriotisme de la majorité confédérale, ne suffit pas à sceller leur alliance sur le point en discussion. S’ils estiment indispensable l’extension de la législation sociale, ils divergent au sujet de la coordination des actions parlementaire et syndicale. La « neutralité absolue » à l’égard des partis, prônée par Keufer, semble en revanche tactiquement compatible avec l’antipolitisme de Victor Griffuelhes, le secrétaire général de la CGT.

La motion déposée par ce libertaire veille d’ailleurs à favoriser une entente ultérieure. Insistant sur la diversité politique et philosophique des syndiqués, qui ont « l’entière liberté » de participer à d’autres formes de lutte, elle rappelle l’obligation faite à chaque adhérent, « en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au-dehors ». Le texte engage en outre les organisations confédérées à ne pas « se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale ».

Inscrit dans la continuité des principes fondateurs de la CGT, ce texte, « l’ordre du jour Griffuelhes », participe toutefois d’une ambition plus large. À partir du constat de la lutte de classe, il assigne aux « travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression » l’objectif d’une « émancipation intégrale » par « l’expropriation capitaliste ».[…]

[…] Utile, mais insuffisant, le repérage des affiliations partisanes ne fournit pas la clé unique des positions syndicales. Jean Latapie, un métallo, voit juste quand il déclare : « Il n’y a pas que des anarchistes et des socialistes au congrès, il y a les syndicalistes purs. » Avec ou sans adjectif, c’est bien l’identité « syndicaliste » qui s’impose à Amiens, dont la motion synthétise des années d’expériences et d’espoirs partagés.

De fait, les congressistes d’Amiens posent les bases syndicales d’un véritable « parti du travail », titre d’une brochure d’Émile Pouget publiée en 1905. Responsable de La Voix du peuple, l’organe cégétiste, ce dernier en résumait l’objectif : coordonner « des intérêts et non des opinions », dont les « divergences de détail n’infirment pas et ne dissolvent pas l’unité syndicaliste qui résulte de l’identité des intérêts ».

Le texte d’Amiens ébauche en effet une politique ouvrière différente de celle forgée par les procédures et les pratiques de la IIIe République — un régime parlementaire dont les acteurs sont souvent façonnés par leurs études de droit, habiles à manier des concepts et soucieux de faire entendre leur éloquence. On ne saurait imaginer de modalités plus étrangères à la culture des travailleurs, tournée vers les impératifs de l’existence, le concret, la proximité, le quotidien et le collectif, au fondement d’une politique adepte de démocratie directe, « en actes ». Dans le passé, les temps forts et brefs du sans-culottisme de 1789 ou de la Commune de Paris avaient offert un aperçu de ce que cette politique supposait de citoyenneté active, en rupture avec la subordination des classes populaires dans les institutions de la République. […]

[…] La charte appartient au patrimoine syndical hexagonal. Peu ou prou, les statuts des centrales actuelles y renvoient ou s’en inspirent. La plupart se réclament cependant de la démocratie, du progrès, des libertés, de l’antiracisme — autant de références que la charte jugeait inutile d’invoquer. Sur fond de crise du politique, la diversification ou l’éclatement des mobilisations sociales interpelle les syndicats, sollicités pour investir des univers qui ne sont pas principalement définis par le travail. La question de l’articulation de leurs stratégies avec celles de divers mouvements sociaux et politiques n’a donc rien perdu de son actualité — au contraire.


Michel Pigenet (2) – Le Monde Diplomatique (Mai 2018) – Titre original : « Épineuse indépendance syndicale » – Source (extrait)


  1. Lire Allan Popelard et Paul Vannier, «Renaissances des travaillistes au Royaume-Uni », Le Monde diplomatique, avril 2018.
  2. Michel Pigenet – Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, coordinateur (avec Pierre Robin) de l’ouvrage Victor, Émile, Georges, Fernand et les autres… Regards sur le syndicalisme révolutionnaire. Actes du colloque de Nérac pour les cent ans de la charte d’Amiens, Éditions d’Albret, Bouloc, 2007.